Réseaux cachés

Comment les faux comptes amplifient leur influence sur les élections au Maroc

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Sami Sabir
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22 septembre 2026

cette image a été créée à l'aide de l'IA

Cette enquête met au jour une campagne de désinformation menée depuis quatre ans, qui utilise de faux comptes pour manipuler l'opinion publique marocaine et influencer les élections. Ce réseau coordonné s'en prend à des rivaux politiques afin de favoriser le parti du Premier ministre Aziz Akhannouch, tout en diffusant de fausses informations.

Tout a commencé par une simple phrase publiée par un compte anonyme en commentaire d’un article d’actualité politique. Mais cette même phrase est ensuite réapparue des dizaines de fois, publiée sous des noms différents et accompagnée d’images différentes. Cela a conduit à la découverte d’un réseau en ligne qui organise de fausses « discussions» et met en avant certains contenus sur fond de bruit informationnel artificiel. Il ne s’agit pas là d’un véritable débat politique sur Facebook, mais d’un système fonctionnant comme une machine d’influence électorale silencieuse.

Notre enquête nous a permis de collecter, de surveiller et d’analyser une quantité considérable de données pendant plusieurs mois afin de mettre au jour les activités d’un réseau de plus de 140 comptes prétendant appartenir à des citoyens marocains, mais qui sont pour la plupart fictifs. Nous montrons comment les comptes de ce réseau mènent des campagnes coordonnées sur Facebook pour influencer les élections et diffuser de la désinformation. Ils ciblent également des adversaires politiques et amplifient les discours favorables au parti majoritaire au sein du gouvernement marocain en donnant l’illusion d’une opinion publique favorable, en usurpant l'identité de personnes réelles et en utilisant leurs photos.

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“Les consommateurs de haschisch” et la fabrication de la colère

Le 20 avril 2024, Abdelilah Benkirane, secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD) et ancien chef du gouvernement marocain, a prononcé un discours lors d’un rassemblement électoral à l’approche des élections législatives partielles dans la circonscription de Fès, dans le sud du pays. Au cours de ce discours, il a évoqué les « muhashasheen », un terme qui signifie « les personnes sous l’influence du haschisch ».

Ce discours de 41 minutes a été diffusé sur la chaîne YouTube officielle du PJD. À la 37ᵉ minute et 54 secondes, Benkirane a déclaré: « Y a-t-il quelqu’un qui, après avoir examiné deux options et constaté que l’une est meilleure que l’autre, choisirait la pire des deux? Si vous agissiez ainsi, vous seriez tous des muhashasheen" ».

Extrait monté du discours d'Abdelilah Benkirane, secrétaire général du Parti de la justice et du développement, utilisé dans le cadre d’une campagne de promotion politique

Le lendemain matin, Lahcen Saadi, secrétaire d’État chargé de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire, et membre du parti majoritaire au pouvoir, a publié une partie du discours sur sa page Facebook officielle. Plusieurs extraits de la vidéo originale ont été montés pour former un clip de 42 secondes, mettant l’accent sur l'expression « vous êtes tous des muhashasheen », sortie de son contexte afin de lui donner une tonalité sarcastique et de susciter l’indignation parmi les habitants de Fès.

Le dimanche 21 avril 2024, à 11 h 50, une campagne coordonnée a été lancée afin d’assurer une large diffusion de cette vidéo sur Internet. Tout a commencé lorsqu’un compte au nom de Fatine Sabrine a partagé la publication du secrétaire d’État à la fois dans des groupes liés au parti et dans des groupes Facebook rassemblant des habitants de Fès. La vidéo modifiée a ensuite été relayée par un réseau de faux comptes.

Image: Clip of Benkirane’s speech posted by Lahcen Saadi on Facebook
Image: Clip of Benkirane’s speech posted by Lahcen Saadi on Facebook

Extrait du discours de Benkirane publié par Lahcen Saadi sur Facebook

Dans leurs publications sur les réseaux sociaux, ces comptes utilisaient un langage moqueur pour désigner le secrétaire général du PJD, le qualifiant de fou et de « halayki », un terme qui signifie « clown ».

Dans les jours ayant précédé les élections, entre le 17 et le 22 avril 2024, certains de ces comptes, ainsi que d’autres faux comptes appartenant au même réseau, ont mené une campagne coordonnée sur Facebook afin de diffuser des contenus liés à la campagne électorale publiés par Khalid Al-Ajili, candidat du Rassemblement national des indépendants (RNI) dans la circonscription de Fès-Sud.

Le 24 avril 2024, les résultats des élections pour deux sièges à la Chambre des représentants ont été proclamés. Ils ont révélé que Khalid Al-Ajili avait remporté le scrutin avec 9 767 voix, tandis que le candidat du PJD arrivait en deuxième position avec 3 854 voix.

Un réseau de comptes au service du discours du parti majoritaire

L’un des comptes impliqués dans la diffusion de la vidéo montée pendant la campagne électorale dans la circonscription de Fès-Sud était celui de Nawfal Aytdouch. Sa photo de profil montre un jeune homme d’une vingtaine d’années aux cheveux noirs, et les informations de son compte indiquent qu’il réside à Tétouan, dans le nord du Maroc, et qu’il travaille dans le commerce. Sa liste d’amis ne compte que 63 personnes, dont certaines vivent en Asie et en Égypte.

Bien que ce compte soit actif depuis 2023, il ne présente aucune activité personnelle ni publication quotidienne, à l’exception de quatre photos trouvées sur Internet - publiées entre janvier et avril 2023, puis d’une autre en mai 2025 - ainsi que d’un extrait monté du discours du secrétaire général du PJD. En revanche, l’analyse de son activité montre qu’il diffuse régulièrement des contenus liés au parti au pouvoir, aux activités de ses membres et aux campagnes électorales. Nous avons constaté qu’il commentait de manière intensive, presque quotidiennement, les réalisations et les activités du gouvernement, en reprenant mot pour mot des textes pré-rédigés. Il s’agit notamment de critiques à l’encontre de la grève des enseignants, de l’enquête sur les prix des carburants, ainsi que d’un soutien aux campagnes coordonnées visant les adversaires politiques.

Nous avons retracé l’origine des textes que Nawfal republiait dans ses commentaires et découvert l’existence d’un réseau de faux comptes partageant exactement le même contenu, dont l'un des principaux est celui de Fatine Sabrine. Il était évident que ces commentaires avaient été copiés-collés, certains étant republiés pendant quatre années consécutives.

Image: Screenshot of comments from Nawfal’s account showing intense activity and his connection to other accounts through repetition of the same text – producing an interconnected network of accounts amplifying posts.
Capture d'écran des commentaires du compte de Nawfal montrant une activité intense et ses liens avec d'autres comptes, mis en évidence par la répétition de textes identiques, révélant ainsi un réseau interconnecté qui amplifie la diffusion des publications.

Entre janvier 2022 et août 2025, nous avons suivi une série de textes repris mot pour mot dans 529 publications différentes, ce qui a permis de mettre au jour un réseau de 143 comptes agissant de concert pour promouvoir le discours du parti politique majoritaire. Pour atteindre cet objectif, ils ont eu recours à ce que l’on appelle la « propagande computationnelle », qui consiste à diffuser des messages de propagande pré-rédigés sur les sites web du parti et dans les médias.

Lorsque nous avons examiné l’identité et l’authenticité de ces comptes, nous avons trouvé des preuves solides indiquant que la plupart utilisaient des identités fictives en ligne. Nous avons pu retracer l’origine de la plupart de leurs photos de profil et avons constaté qu’elles provenaient de sites Internet, de sites de vente de vêtements, de personnalités connues, ou encore de simples citoyens étrangers. Nous avons également démontré que tous les comptes de ce réseau adoptaient exactement le même comportement, sans activité personnelle réelle ni diversité d’intérêts. Ils ne publiaient que des messages de propagande coordonnés soutenant le discours du parti majoritaire.

L’un des comptes ayant partagé la vidéo trompeuse mettant en scène le dirigeant du PJD, Abdelilah Benkirane, et ayant été particulièrement actif dans cette campagne coordonnée, répond au nom d’Issam Lbhri. Grâce à une recherche d’image inversée, nous avons pu identifier l’origine de la photo de profil utilisée par ce compte. Elle appartient en réalité à Walid Shro, militant et chercheur spécialisé dans les médias et la communication, installé à Beni Mellal.

Lorsque nous avons contacté Walid Shro, il nous a confié avoir été choqué de découvrir que quelqu’un d’autre utilisait son image pour promouvoir des causes et des opinions avec lesquelles il n'était pas nécessairement d’accord. Il a expliqué que cela risquait de lui attirer des ennemis et de compromettre son avenir professionnel, sans qu’il puisse y remédier.

Walid raconte: « Je me demandais comment il était possible que mon image soit utilisée alors que je me trouvais à des centaines de kilomètres de là. Lorsque j’ai commencé à lire les commentaires et les publications de ce compte, je n’arrivais plus à réfléchir clairement. Je n’ai pas fermé l'œil de la nuit, tant je cherchais un moyen de me protéger ».

Walid a précisé qu'il n'avait aucune affiliation politique et qu'il n'avait voté qu'une seule fois, lors des élections de 2016. Quant aux démarches entreprises après cette usurpation d’identité, il explique: « J’ai signalé le compte à Meta et j’ai demandé à plusieurs amis de le signaler. Mais cela n’a servi à rien. Ils m’ont simplement répondu que mon véritable compte Facebook n’était pas vérifié ».

Walid Shro estime que le fait d’avoir ce type d’identité en ligne continuera à poser des problèmes et qu’une intervention juridique est nécessaire pour encadrer le fonctionnement des réseaux sociaux au Maroc et mieux protéger les individus.

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Une forte visibilité dans l'espace public et la diffusion de fausses informations

Un exemple de la désinformation mise au jour au cours de cette enquête est une affirmation publiée le 24 septembre 2024 par Issam Lbhri, ainsi que par plusieurs autres faux comptes, concernant la baisse des prix de la viande. Cette affirmation s’inscrivait dans le contexte de la décision du gouvernement de suspendre les droits de douane ainsi que la taxe sur la valeur ajoutée appliqués aux importations de viande bovine, ovine, caprine et cameline.

Capture d'écran d'une affirmation trompeuse concernant les prix de la viande, publiée sur quatre comptes différents

Les comptes ayant relayé cette affirmation, en la partageant dans différents groupes accompagnée de photos montrant des étiquettes de prix, affirmaient que « grâce à la décision du gouvernement d'exonérer de taxes les importateurs de bétail sur les marchés nationaux, les prix de la viande avaient fortement baissé: le bœuf était tombé à 74 dirhams (8 dollars) le kilo et l’agneau à 82 dirhams (9 dollars) le kilo ».

Un examen attentif de l’image révèle toutefois qu’elle faisait référence à une offre promotionnelle limitée, et que les informations contenues dans la publication étaient trompeuses. En consultant les archives du site officiel des abattoirs de Casablanca et en vérifiant les prix de gros, nous avons constaté que ceux-ci n’étaient jamais descendus sous la barre de 100 dirhams (environ 10 dollars) entre le 27 mars 2024 et la fin de cette année-là. Les prix du bœuf avaient, au contraire, continué d’augmenter.

Prix de gros de la viande selon le site officiel des abattoirs de Casablanca (février-décembre 2024)

L'année 2022 n'a pas marqué la fin de nos recherches. Nous avons pu accéder à des données remontant jusqu’à la campagne des élections législatives marocaines de septembre 2021, à l'issue de laquelle le Rassemblement national des indépendants (RNI) est arrivé en tête et a pris la tête du gouvernement.

« Le parti libéral (RNI) suit une méthodologie très impressionnante. Nous avons bon espoir que ce parti modéré remporte un grand succès ». Il s’agit d’un commentaire publié par Faten Sabrin le 6 février 2021 en réaction à une publication Facebook du journal en ligne Hespress. Nous avons constaté que ce même texte, reproduit jusque dans ses erreurs, avait été copié-collé par un compte au nom de Fatima Chauki dans un commentaire publié sur la page officielle du parti dans la soirée du 26 mars. Le même commentaire est réapparu en mai sur un compte au nom de Zoubida Amhzoune. Le compte de Faten Sabrin l’a ensuite republié au cours du même mois, tout comme d’autres comptes sur plusieurs pages pendant six mois au cours de l'année 2021.

Captures d'écran illustrant l'interaction entre les comptes

Ce n’est pas un cas isolé. Ce commentaire fait partie d’une longue série de textes copiés-collés à de multiples reprises par un groupe de comptes utilisant des identités fictives, qui agissent de manière coordonnée pour inonder les publications consacrées aux activités du parti majoritaire actuellement au pouvoir. Leur objectif est d’amplifier la visibilité de ces publications, de construire un discours positif et, ce faisant, d’influencer le débat public en ligne.

On peut citer, à titre d’exemple, ce commentaire publié par un compte au nom de Mouhsin Hassoune, en réponse à une publication de la page officielle du RNI, le 9 juillet 2024: « Malgré toutes les critiques, ce gouvernement a réussi à surmonter tous les obstacles et à mettre en œuvre une stratégie solide, ce qui le distingue des gouvernements précédents ». Ce même message a été republié par le même compte le 31 octobre 2024, en réaction à une publication de la page Télé Plus. Il a également été publié par Nawfal Aytdouch, le 2 novembre, en commentaire de trois articles parus dans différents journaux en ligne, et a continué à être republié pendant des mois. Nous avons constaté que huit faux comptes se sont relayés pour publier ce texte mot pour mot au cours des trois mois de 2024, puis en janvier, février et juillet 2025.

Au cours de cette enquête, nous avons également constaté que des faux comptes participaient activement aux discussions sur le boycott des examens par les étudiants en médecine et en pharmacie les 25 et 26 juin 2024. L’analyse de 19 articles consacrés à ce mouvement, publiés par les sites d’information en ligne les plus populaires du Maroc, a révélé que 62,4 % des commentaires provenaient de faux comptes.

Les 25 et 26 juin 2024, un groupe de 60 faux comptes a relayé un discours coordonné dans des commentaires qualifiant la décision des étudiants de « désobéissance » et exigeant qu’ils « retournent dans leurs amphithéâtres ».

Cinq ans plus tard : comment fonctionne cette opération?

Un échantillon des données que nous avons recueillies et analysées révèle une méthode de publication difficilement reproductible par un utilisateur ordinaire. Après avoir examiné 598 publications, nous avons constaté qu’un groupe de comptes publiait à un rythme exceptionnellement rapide. Par exemple, un seul compte est parvenu à publier le même texte dans les commentaires de quatre publications sur différentes pages en l’espace d’une seule minute.

En examinant de plus près la coordination entre ces comptes, nous avons constaté que le réseau était organisé en plusieurs groupes, chacun composé de plusieurs comptes. Ces comptes se relayaient pour publier une série de textes prédéfinis, de sorte qu’un même texte n’apparaissait jamais dans les commentaires d’une même publication, publié par deux comptes différents.

Graphe hiérarchique montrant les commentaires publiés par des groupes de comptes

Nous avons présenté les conclusions de notre enquête à Mohamed El Ghalousi, avocat au barreau de Marrakech et président de l’Association marocaine pour la protection des fonds publics. Lors d’un entretien téléphonique, il nous a expliqué que les partis politiques profitaient du vide juridique dans ce domaine depuis les élections de 2021, en finançant de faux comptes afin de promouvoir leurs programmes électoraux.

« Il s’agit d’un phénomène nouveau et il n’existe aucune réglementation encadrant la manière dont l’opinion publique est influencée au Maroc », a déclaré El Ghalousi, ajoutant que la législation marocaine « ne sanctionne pas les faux comptes. Elle s'intéresse davantage à ce que ces comptes diffusent et publient qu'à l'identité de leurs titulaires ». Il a expliqué que le procureur et le pouvoir judiciaire interviennent « lorsqu’un compte commet un acte illégal. En revanche, la création d’un faux compte ou le lancement d’une campagne publicitaire en faveur d’un député, d’un élu local ou d’un candidat particulier ne relèvent pas, à ce jour, du champ d'application de la loi ».

Article 118 de la loi n° 57.11

L'article 118 de la loi n° 57.11, relative à l'organisation des élections générales, des référendums et à l'utilisation des médias audiovisuels, définit les supports de campagne électorale considérés comme illicites. Il s'agit notamment de ceux qui portent atteinte à l'ordre public, à la dignité humaine ou à la vie privée, ainsi que de ceux qui appellent à des campagnes de collecte de fonds ou incitent au racisme, à la haine ou à la violence.

Les dispositions de la loi organique n° 20.16 et de la loi n° 27.11, relatives à la Chambre des représentants, définissent les infractions commises lors des élections, les sanctions applicables, ainsi que les règles encadrant les campagnes électorales et leurs supports. L’article 2 prévoit que « tous les responsables des listes de partis et les candidats ont le droit de diffuser des publicités électorales », à condition qu’ils respectent les dispositions prévues par la loi.

L’article 51 de la loi n° 27.11 dispose que « toute personne recourant à des informations mensongères, à des rumeurs infondées ou à toute autre forme de tromperie afin d’influencer les électeurs ou de dissuader une ou plusieurs personnes de voter est passible d’une peine d’emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 10 000 à 50 000 dirhams (environ 1 080 à 5 400 dollars) ».

L'avocat Mohamed El Ghalousi apporte toutefois une perspective différente. Selon lui, les inquiétudes suscitées par l'influence des faux comptes sur l'opinion publique lors des élections marocaines restent relatives. Les formes traditionnelles d'achat de voix, telles que les paiements en espèces et les repas somptueux offerts aux électeurs, restent si répandues qu'elles éclipsent les techniques de manipulation numériques.

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Meta: Entre la théorie et la pratique

La politique de Meta stipule explicitement que les « utilisateurs ne sont pas autorisés à usurper leur identité ni à utiliser de faux comptes ». Elle précise également que lorsque certaines entités utilisent « de faux comptes dans le cadre d’une stratégie trompeuse sophistiquée visant à influencer le débat public, elles se livrent à un comportement inauthentique coordonné et cherchent à manipuler le discours public à des fins stratégiques », un comportement que Meta considère comme inadmissible.

Cependant, notre surveillance de ce réseau de comptes, qui utilise des textes pré-rédigés et usurpe des identités en ligne pour diffuser de la désinformation, montre qu’il continue d’opérer librement, après avoir déjà joué un rôle dans plusieurs campagnes électorales en promouvant des contenus destinés à manipuler l’opinion publique et à compromettre la transparence du débat public.

Bien que Meta qualifie de distribution inauthentique « l’utilisation d’un réseau de comptes interconnectés pour accroître la diffusion de contenus afin de tromper la plateforme ou ses utilisateurs sur leur popularité », nous n’avons trouvé aucun élément indiquant que Meta ait enquêté sur ce réseau en particulier, alors même qu’il est actif depuis cinq ans. Meta n’a pas non plus pris de mesures pour mettre fin à ce comportement « systématique ».

Lacunes, faits et chiffres

Alors que nous finalisions cette enquête, le Conseil du gouvernement marocain a approuvé, le 20 octobre 2025, le projet de loi n° 53.25 visant à modifier et à « compléter » la loi organique n° 27.11 relative à la Chambre des représentants. L’article 40 prévoit que « toute personne qui publie des publicités politiques sponsorisées ou du matériel de campagne électorale sur des plateformes ou des sites web étrangers » est passible d’une amende de 50 000 à 100 000 dirhams (environ 5 400 à 10 800 dollars).

Le projet de loi n° 53.25 inclut également les réseaux sociaux et les outils d’intelligence artificielle (IA) dans la définition des sondages d’opinion figurant à son article 115. Il stipule que leur utilisation est interdite au cours des 15 derniers jours de la campagne électorale précédant le scrutin.

À l’exception du nouvel amendement apporté à l’article 40 du projet de loi, qui concerne l’utilisation de publicités payantes sur des plateformes et sites web étrangers, ainsi que des dispositions de l’article 51 relatives à l’utilisation des réseaux sociaux, des outils d’IA et des systèmes d’information pour diffuser de fausses informations ou recourir à d’autres formes de tromperie afin d’influencer les électeurs ou de les dissuader de voter, il n’existe aucune disposition légale interdisant aux entreprises privées ou aux réseaux de faux comptes de mener des campagnes coordonnées visant à amplifier la portée de publications, à diffuser une propagande algorithmique ou à promouvoir la désinformation au profit de certains acteurs politiques.

Selon le rapport de 2020 intitulé « Global Inventory of Organized Social Media Manipulation » (Inventaire mondial de la manipulation organisée sur les réseaux sociaux) publié par l’Oxford Internet Institute, plus de 65 entreprises ont vu le jour depuis 2018, proposant aux acteurs politiques des services commerciaux de manipulation de l’information.

Le rapport analyse les activités de ces « cyberforces » dans 81 pays, où elles s’emploient à diffuser de la propagande politique en ligne pour le compte d’un large éventail d’acteurs politiques.

Le rapport montre comment les opérations d’influence politique en ligne se sont institutionnalisées et systématisées, et comment elles sont gérées par des équipes spécialisées financées par des gouvernements ou des partis politiques afin d’influencer les élections, les crises politiques, les mouvements de protestations et, parfois, les relations internationales. Elles s'appuient à la fois sur des comptes en ligne automatisés et des comptes gérés par des personnes, réelles ou fictives, afin d’amplifier certains discours tout en étouffant et affaiblissant simultanément d'autres discours.

Selon un rapport publié par Meta en 2021, 385 comptes et six pages Facebook ont été supprimés. La plupart étaient basés au Maroc et ciblaient un public local, en cherchant à tromper les utilisateurs au moyen de faux comptes.

Conformément au droit de réponse, nous avons transmis les conclusions de notre enquête, accompagnées de nos questions, au secrétaire général du RNI et chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, à l’adresse e-mail officielle du parti. Nous lui avons également envoyé une lettre recommandée avec accusé de réception et avons tenté de le joindre à plusieurs reprises par téléphone, sans obtenir de réponse.

Nous avons procédé de la même manière avec le secrétaire d’État chargé de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire, Lahcen Saadi, ainsi qu’avec Khalid Al-Ajili, candidat du parti dans la circonscription de Fès-Sud. Aucun d’eux n’a donné suite à nos sollicitations.

Nous avons également envoyé un e-mail à Meta, mais nous n'avons reçu aucune réponse.

Cette enquête a été publiée en arabe sur: