Un monde submergé par la mode éphémère

Comment les vêtements d'occasion européens alimentent un commerce parallèle qui triple les émissions de carbone

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Raluca Besliu, Helena Rodríguez Gómez, and Vittoria Torsello
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02 avril 2026

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Une enquête transfrontalière menée pendant neuf mois révèle que le système européen de vêtements d'occasion, présenté comme durable, alimente un commerce caché à forte intensité carbone qui transfère les coûts environnementaux de l’industrie à l'étranger. Grâce à des données commerciales exclusives, à une analyse approfondie de l'empreinte carbone, au suivi par AirTag et à des documents douaniers exclusifs, cette enquête révèle comment la surproduction de la ‘fast fashion’, les lacunes juridiques, l’application innsuffisante de la reglementation et les chaines logistiques opaques ont transformél’économie circulaire du textile en un risque climatique.

L'illusion du commerce et du recyclage des vêtements usagés en Europe

Dans un entrepôt situé à la périphérie de Palma, à Majorque, les employés de la Fondation Deixalles courent cotre la montre face à un flux incessant de. chemises en coton, de pulls en acrylique et de jeans en polyester, tandis que les trieurs les classent frénétiquement selon leur qualité, leur taille et leur état. L'objectif semble simple: préparer ces vêtements à la revente à des Européens désireux d'adopter une mode plus durable. Après tout, 87% des Européens déclarent acheter des vêtements d'occasion dans une logique de consommation durable.

Mais Maria Suau, qui supervise les opérations de cette petite entreprise sociale à but non lucratif, connaît la vérité qui se cache derrière les tables de tri. Ils croulent sous l’afflux des produits textiles à recycler.

"Il y a trois ans, nous collections de manière sélective environ 14 à 15% des déchets textiles générés, et nous étions complètement débordés", explique-t-elle en observant les montagnes de tissus qui l'entourent. "Imaginez ce qui se passera lorsque nous devrons commencer à collecter les 80% restants qui finissent actuellement dans les décharges ou les incinérateurs. Cette collecte obligatoire des textiles nous inquiète vraiment".

Maria fait référence à la directive-cadre de l'Union Europèene relative aux déchets (DCD), qui impose aux États membres, depuis le début de 2025, de collecter séparément tous les textiles, un élément centrale de la vision de Bruxelles en matière d'économie circulaire. Sur le papier, cette politique promet la durabilité; En pratique, elle pourrait alimenter unne tout autre réalité: un détourn à forte intensité carbone qui compromet les propres objectifs climatiques de l'Union Europèene.

Face à l’incapacité de gérer cet afflux massif de vêtements, certains centres de tri ont commencé à les envoyer vers les zones franches de Dubaï, ou les zones de traitement des exportations du Pakistan où ils sont triés et commercialisés loin de tout contrôle européen.

Selon un rapport publié en 2023 par Oxford Economics, les Émirats arabes unis, étaient la première destination non européene pour les exportations de vêtements d'occasion provenant des pays de l'UE27+, suivis par le Pakistan. La plupart de ces vêtements ne sont pas réutilisés localement: ils sont triés et réexportés vers des marchés Africains tels que le Kenya, le Mozambique et la Tanzanie.

Vingt-huit AirTags dissimulés dans des vêtements donnés à travers l'UE ont permis de retracer ces itinéraires sinueux. Douze d'entre eux ont refait surface aux Émirats arabes unis, au Pakistan, au Maroc, en Tunisie, au Sri Lanka et en Europe de l'Est, révélant ainsi l'existence d'une chaîne d'approvisionnement parallèle qui fonctionne loin de l'économie circulaire envisagée par Bruxelles.

Certains de ces vêtements exportés reviennent en Europe, bouclant ainsi une forme de “circularité” déformée qui multiplie les émissions du carbone au lieu de les réduire. Selon une analyse de l'empreinte carbone commandée par FTM, le tri aux Émirats arabes unis triple les émissions par rapport au traitement local, et les multiplie par douze s'il est effectué par avion.

"L'objectif des nouvelles règles est d'améliorer la durabilité et de réduire l'empreinte carbone de l'industrie textile", a souligné la députée européenne social-démocrate Suédoise Helene Fritzon. "Le transport de marchandises à destination et en provenance de l'Europe risque clairement de compromettre cet objectif".

Alors que l'UE s'apprête à inonder un système déjà saturé de millions de tonnes supplémentaires de textiles collectés, une question s'impose: la vision européenne de l'économie circulaire favorise-t-elle réellement la durabilité, ou ne fait-elle que prolonger et polluer davantage la chaîne d'approvisionnement sous couvert d'un discours écologique?

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Un système sous pression:

le goulot d'étranglement textile européen

La crise résulte d'une tempête parfaite qui a fait des trieurs de textiles de l'UE les victimes de dynamiques de marché qu'ils ne peuvent pas contrôler.

Des géants européens tels qu'Inditex et H&M, aux côtés de géants de la mode éphémère comme les entreprises chinoises Shein et Temu, ont inondé le marché de vêtements bon marché conçus pour être portés brièvement puis jetés.La course à la baisse des prix a un coût: la qualité. Pour maintenir des prix toujours plus bas, ces marques se sont tournées vers des matières synthétiques moins chères et de moindre qualité, comme le polyester.

Contrairement aux tissus durables comme le coton ou lalaine, plus répandus au cours des dernières décennies, les matières synthétiques se dégradent rapidement: elles se déforment, se déchirent facilement et s'abîment après quelques lavages.

"Les vêtements de mauvaise qualité produits en excès ne sont pas assez résistants pour être réutilisés ou recyclés", explique Urška Trunk, de la Changing Markets Foundation.

Parallèlement, ces prix bas ont fragilisé les marchés d'exportation traditionnels. Des pays Africains comme le Ghana, le Kenya et l'Ouganda constituaient autrefois des débouchés fiables pour les textiles usagés européens.

En 2019, environ 46% des vêtements usagés exportés étaient destinés à l'Afrique. En 2023, ce chiffre était tombé à 43,2%.

"Les marques de mode “Ultra Fast Fashion” vendent des vêtements neufs à des prix si bas qu'elles concurrencent directement les vêtements européens d'occasion sur les marchés africains", explique Kristof Bogaert, de Denuo, la fédération belge pour le recyclage et la gestion des déchets.

Le décalage entre les volumes collectés et la demande du marché a créé un cauchemar logistique. Les entrepôts débordent de stocks invendables. Tout le monde, du plus petit producteur au plus grand, est confronté aux mêmes problèmes.

"À l'heure actuelle, l'objectif est de survivre dans le secteur", explique Zoltan Gundisch, de l'association roumaine Aretex, qui promeut l'innovation et la durabilité dans les pratiques de réutilisation et de recyclage. "Les secteurs de la collecte et du tri sont gravement touchés, avec des prix en baisse de plus de 50%. Dans certains cas, les coûts sont même devenus négatifs".

Gundisch explique que le coût minimum de la collecte des déchets textiles en Roumanie est d'environ 20 à 22 centimes par kilogramme et, en Allemagne, légèrement supérieur, à 27-28 centimes. Pour mettre cela en perspective, pour deux tonnes de vêtements, un collecteur roumain gagnerait environ 400 à 440 euros, tandis qu'un collecteur allemand gagnerait environ 540 à 560 euros.

Les principaux trieurs à but lucratif, notamment les sociétés allemandes SOEX et TEXAID et la société espagnole Recuperalia, ont déjà fermé leurs portes.

Image: The EU legislation conundrum

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Le dilemme de la législation européenne

Loin d'alléger la charge qui pèse sur les collecteurs et les trieurs, la récente législation européenne a rendu leur survie encore plus difficile.

Alors que le règlement sur les transferts de déchets (2024) a imposé des règles plus strictes sur l'exportation de déchets, y compris les textiles vers les pays non membres de l'UE afin d'empêcher les exportations illégales de déchets, la directive-cadre sur les déchets (WFD) (2025) impose que tous les textiles soient collectés séparément afin de distinguer les vêtements réutilisables des déchets, ce qui risque de multiplier le volume de vêtements à traiter.

Résultat? Les collecteurs sont légalement tenus de traiter plus de textiles que jamais, alors même que leur capacité à transférer leurs stocks excédentaires à l'étranger a été fortement réduite.

En reconnaissance partielle de cette pression croissante exercée sur les trieurs, la directive-cadre sur les déchets a introduit la responsabilité élargie des producteurs (REP), qui est entrée en vigueur en octobre 2025, mais les États membres ont jusqu'en 2028 pour la mettre en œuvre.

La REP impose aux fabricants de vêtements d'assumer la responsabilité financière et parfois organisationnelle de la gestion et du recyclage des déchets issus de leurs produits.

En théorie, cela permet de transférer la charge financière des collecteurs et des municipalités vers les marques qui génèrent les déchets en premier lieu.

"Cela change la donne", a déclaré la députée européenne social-démocrate suédoise Hélène Fritzon.

Elle a néanmoins mis en garde contre un décalage critique dans le calendrier: "Nous avons déjà interdit de jeter les textiles usagés à la poubelle, mais nous n'avons pas encore mis en place la REP. Cela crée un énorme problème de capacité dans la gestion des déchets, qui est très difficile à résoudre au niveau local".

Ce décalage laisse les petits opérateurs sous-financés et en difficulté, et sans fonds pour moderniser leurs infrastructures de tri.

Des organisations telles que Recycling Europe réclament "un soutien financier à court terme, peut-être un fonds d'urgence au niveau européen qui pourrait soutenir le secteur pendant ces trois premières années".

Même les États membres, bien conscients de la situation, ne savent pas comment y remédier. "Nous sommes en pleine crise textile, nous avons besoin de mesures ciblées, voire d’un soutien du gouvernement, mais d’un soutien qui fasse réellement une différence pour le secteur", a déclaré Francesco Masi, de l'Alliance Verte et de gauche au Parlement italien, en octobre 2025, à propos des trieurs locaux.

En matière de REP, certains pays avancent plus vite que d'autres. Alors que l'Italie commence tout juste à reconnaître ce principe, les Pays-Bas ont lancé leur programme REP pour les textiles en juillet 2023. Selon la réglementation néerlandaise, les producteurs doivent mettre en place et financer des systèmes de collecte, de réutilisation et de recyclage.

Contrairement à la REP de l'UE, le programme néerlandais fixe des objectifs clairs et ambitieux: d'ici 2025, au moins 50% de tous les textiles mis sur le marché devront être préparés pour être réutilisés ou recyclés, et ce chiffre passera à 75% d'ici 2030.

"Les Pays-Bas ont clairement une longueur d'avance, car les règles de l'UE en matière de REP ne fixent pas d'objectifs", souligne Emily Mackintosh, du Bureau européen de l'Environnement. "Le texte laisse une certaine marge de manœuvre aux États membres, ce qui entraînera des divergences dans la mise en œuvre", ajoute-t-elle. Cela pourrait conduire à des déséquilibres au niveau des objectifs, mais aussi au niveau des montants que les entreprises devront payer pour le traitement des déchets.

Les détracteurs craignent également que le système de REP reste trop eurocentrique. Kiki Boreel, fondatrice de l'organisation à but non lucratif “Sustainable Fashion Circle”, estime que la responsabilité des producteurs doit s'étendre au-delà des frontières européennes, car l'UE ne sera pas en mesure de traiter tous ses vêtements usagés sur son territoire, comme l'ont également confirmé plusieurs sources du secteur.

"Beaucoup de ces produits finissent, par exemple, sur les plages du Ghana", souligne Boreel. "Le système de REP devrait être responsable à l'échelle mondiale. Une partie des frais payés par les marques devrait être versée à des organisations dans des pays comme le Ghana afin de les aider à améliorer leurs techniques de tri et de recyclage".

Image:  The detour: from Europe to Dubai and Pakistan… and back?

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De l'Europe à Dubaï et au Pakistan... et retour?

Les entrepôts européens débordant et les marchés d'exportation traditionnels fermant leurs portes, les cargaisons sont désormais acheminées vers de nouveaux hubs.

Les AirTags provenant des conteneurs de Milan, Barcelone, Naples et Bucarest ont tous fini dans la zone franche industrielle de Karachi, soulignant le rôle croissant du Pakistan dans le commerce européen des textiles d'occasion.

Ce n'est pas une coïncidence: la zone franche industrielle de Karachi est une zone économique spéciale où les marchandises peuvent être importées, triées et réexportées selon des réglementations douanières spécifiques, généralement sans droits de douane.

Une autre zone franche où nos AirTags ont refait surface est celle de Dubaï. Un AirTag placé à Lecce dans les locaux de Cannone s.r.l. s'y trouve là-bas. Un autre, placé dans un point de collecte H&M en Espagne, se trouve désormais dans les locaux de Soex. Soex a refusé nos demandes d'interview.

"Dubaï tend à devenir de plus en plus une plaque tournante du commerce mondial", confirme Philippe Doliger, de Recycling Europe. "Les textiles usagés y sont expédiés, puis traités, triés et réexportés vers d'autres marchés en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie". Les déplacements des AirTags ont été confirmés par l'analyse des données.

"L'exemple de l'Espagne est révélateur": selon les données de l'ONU Comtrade, le volume de vêtements usagés envoyés à l'étranger a quadruplé entre 2015 et 2023. Plus de 27% des vêtements usagés que l'Espagne a déclaré avoir exportés pendant cette période ont été envoyés aux Émirats arabes unis, suivis par le Pakistan, avec un peu plus de 12% de ces exportations.
Mais le flux n'est pas à sens unique: si l'Espagne envoie des volumes massifs de vêtements vers les Émirats arabes unis, les données commerciales révèlent un élément e frappant concernant ce qui revient.
Les données montrent que près de 99,9% des exportations des Émirats arabes unis vers l'Espagne sont des réexportations ou des transits: "les vêtements arrivent, sont traités, puis réexpédiés sans transformation, le plus souvent via les zones franches de Dubaï".

Muhammad Virji, PDG d'Unicloth, basé dans la zone économique spéciale de Jebel Ali à Dubaï, n'est pas surpris: "Lorsque les marchandises entrent dans la zone franche, nous ne payons aucun droit de douane. Lorsque nous les réexportons, elles sont enregistrées comme exportations, mais techniquement, elles ne sont jamais entrées dans le pays".

Les entreprises des Émirats arabes unis et du Pakistan ayant reçu les AirTags ont été contactées, mais n'ont pas répondu.

Au-delà de cette croissance commerciale, la comparaison des données révèle d'énormes asymétries dans les déclarations.

Alors que l'Espagne a déclaré avoir exporté 192 000 tonnes de vêtements usagés entre 2015 et 2023, les Émirats arabes unis ont déclaré avoir importé près de 90 000 tonnes de moins.

À leur tour, les Émirats arabes unis ont déclaré avoir réexporté 93 086 tonnes vers l'Espagne, soit 47 fois plus que ce que l'Espagne reconnaît avoir importé.

Ces asymétries sont si grandes qu'elles ne peuvent s'expliquer simplement par des écarts statistiques normaux.

Les responsables de l'ONU soulignent que les données commerciales miroirs concordent rarement parfaitement, en raison des différences entre les règles d'origine, les codes SH et les zones franches, qui peuvent enregistrer les marchandises différemment selon qu’elles sont en transit, réexportées ou transformées. Les vêtements usagés peuvent également être mal classés: SH 6309 pour les vêtements usagés contre SH 6310 pour les chiffons.

Pourtant, les experts en criminalité financière avertissent que ces écarts correspondent aux indicateurs connus de blanchiment d'argent lié au commerce (trade-based money laundering TBML), notamment les incohérences importantes dans les valeurs ou les quantités déclarées et l'utilisation de zones franches pour dissimuler l'origine ou la nature des marchandises.

Graham Bailey, analyste des risques liés à la criminalité financière chez Quantifind, explique pourquoi le commerce de vêtements d'occasion est vulnérable au TBML.

"Lorsqu'il s'agit d'expéditions maritimes de conteneurs de vêtements d'occasion, les acheteurs fixent souvent le prix de balles entières, voire de conteneurs entiers, sans disposer d'une unité de mesure fiable", souligne-t-il. "Les banques ne peuvent donc pas déterminer une valeur marchande équitable, et les montants des factures peuvent être ajustés librement".

Image: The hidden cost: carbon and opacity

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Le coût caché: carbone et opacité

Dans le cas des Émirats arabes unis, ces vulnérabilités financières sont amplifiées par leur environnement réglementaire, où les zones franches fonctionnent selon leurs propres règles, largement à l'abri de tout contrôle, et sont réputées pour leur opacité.

"Pendant que nous étions en réunion, nous avons créé une société dans la zone franche de Ras Al Khaimah. Cela nous a pris douze minutes: aucun contrôle, aucune vérification, aucune question", a déclaré Gamal El Attar, directeur de l'ONG International Federation for Rights and Development, basée à Bruxelles, qui a fait une démonstration en direct de la procédure lors d'une session avec les membres du Parlement européen.

Contrairement à Dubaï ou à Abu Dhabi, où des procédures anti-blanchiment d'argent s'appliquent, les entreprises enregistrées dans les zones franches ne sont pas tenues de prouver la source de leur financement ou la nature de leurs activités. Tout ce qui est requis est un numéro d'identification local ou un avocat mandaté.

Jodi Vittori a souligné que cela n'était pas fortuit: "En observant la facilité avec laquelle différentes formes de criminalité financière et organisée opèrent aux Émirats arabes unis, nous avons réalisé que cela n'était pas seulement toléré, mais qu'il s'agissait en fait d'une partie intégrante du système. Dubaï, en particulier, a pris la décision délibérée d'autoriser ces activités afin de diversifier son économie au-delà du pétrole".

L'absence de contrôle fait des zones franches un lieu idéal pour le détournement du commerce européen de vêtements usagés.

Des documents exclusifs provenant de la Garde Nationale Roumaine pour l'environnement suggèrent que certaines entreprises exploitent déjà ces failles.

En août 2023, les inspecteurs des douanes roumaines ont intercepté un lot de 84 balles (26 220 kg) de vêtements provenant de la société roumaine Ideal Magic Adnana S.R.L., et destiné à Usman International FZC, enregistrée dans la zone franche de Saif à Sharjah, près de l'aéroport international.

Les marchandises ont été déclarées sous le code douanier HS 6309, réservé aux vêtements d'occasion "propres à être réutilisés". L'exportateur roumain avait même présenté un certificat attestant que les vêtements avaient été nettoyés, lavés et désinfectés. Il s'agit d'une exigence prévue par la législation roumaine pour tous les vêtements d'occasion mis sur le marché, vendus ou donnés.

En réponse à une demande d'accès à l'information, les autorités ont déclaré qu'une inspection avait été effectuée dans les locaux d'Ideal Magic Adnana à Uricani, dans le comté de Hunedoara, afin de vérifier que l'entreprise disposait des autorisations nécessaires et remplissait les conditions légales requises pour "trier, nettoyer, désinsectiser et désinfecter" les textiles d'occasion.

L'inspection a conclu que l'entreprise respectait les exigences en matière de permis; toutefois, elle n'a pas tenu compte des preuves antérieures selon lesquelles les balles n'avaient pas été correctement nettoyées: les vêtements n'étaient pas seulement considérés comme non triés, mais aussi visiblement endommagés et dégradés. Ils auraient donc dû être classés comme déchets plutôt que comme vêtements d'occasion réutilisables.

Les documents montrent que les balles avaient initialement été importées en Roumanie en tant que déchets textiles provenant de la société allemande Baliz Textilrecycling. La piste semble loin d'être fortuite: un AirTag placé dans des conteneurs de Baliz près de Limburg est ensuite réapparu en Roumanie, ce qui suggère un itinéraire récurrent plutôt qu'un transport ponctuel.

Les vêtements inspectés étaient destinés à la succursale slovaque de Garson & Shaw, qui fait partie de l'un des plus grands détaillants mondiaux de vêtements d'occasion, dont le siège social est situé à Atlanta, aux États-Unis.

Point de collecte? Pas en Roumanie, mais à Sharjah, chez Usman.

Dans toute l'Europe, Garson & Shaw fournit des vêtements d'occasion à des détaillants, des grossistes et des entreprises de tri.

Sur son site web, l'entreprise se présente comme un leader en matière de développement durable, affirmant lutter pour réduire les déchets, diminuer les émissions de carbone et construire un monde plus vert.

Pourtant, la structure de sa chaîne d'approvisionnement soulève des questions: pourquoi une entreprise axée sur le développement durable acheminerait-elle ses marchandises sur des milliers de kilomètres à travers des juridictions opaques et d’autres qui ne le sont pas?

Garson & Shaw Europe, la filiale slovaque, maintient un flux constant d'importations et d'exportations avec les entreprises des zones franches des Émirats arabes unis et du Pakistan. Selon les données de Sayari, en 2024, l'entreprise a reçu une autre cargaison de vêtements d'occasion de la part d'Atlantic Exports LTD, une entreprise également basée dans la zone franche de Sharjah SAIF.

Les règles de l'UE en matière de protection des données rendent les informations sur les entreprises européennes difficiles d'accès, ce qui rend le système particulièrement opaque. Les expéditions de Garson & Shaw Europe ne sont visibles qu’à travers des données portuaires externes.

Les entreprises non européennes de la chaîne d'approvisionnement de Garson & Shaw Europe ne sont pas confrontées à une telle opacité. Leurs informations commerciales sont plus facilement accessibles.

Selon les données d'Import Genius, les expéditions depuis les ports américains montrent que Garson & Shaw Europe a exporté plus d'une centaine de fois entre 2024 et 2025 des marchandises portant le code 6309 vers le même acheteur: Usman Global Trading. Quelles était la valeur de ces expéditions? Plus de 710 000 euros.

Cette société est étroitement liée à Usman International FZS, à Sharjah. Entre janvier 2023 et septembre 2025, Usman International FZS a envoyé environ 30 expéditions d'une valeur de 230 000 euros de vêtements d'occasion, également étiquetés 6309, de France à sa filiale de Karachi.

La structure organisationnelle de Garson & Shaw ajoute une couche supplémentaire de complexité. La société possède plusieurs filiales à travers le monde, y compris dans des paradis fiscaux tels que le Belize. Elle possédait même une filiale dans les îles Vierges britanniques, autre paradis fiscal bien connu, qu'elle a volontairement liquidée en 2022. L'analyse préliminaire de Quantifind a identifié des risques potentiels de fraude pour Garson & Shaw et Usman Global Trading.

Les demandes de commentaires adressées à Garson & Shaw, Ideal Magic Adnana SRL, Usman International FZC, Usman Global Trading et Baliz Textilrecycling sont restées sans réponse.

Derrière le discours écologique de Garson & Shaw se cache la réalité suivante: selon l'analyse de l'empreinte carbone réalisée par le cabinet de conseil en développement durable “Inèdit”, envoyer les vêtements usagés de l'UE à des milliers de kilomètres à Dubaï, pour les revendre ensuite sur les marchés européens, génère trois fois plus d'émissions que de les traiter localement.

Si la réutilisation reste moins polluante que la production de nouveaux vêtements, le fait d'acheminer les textiles européens via les Émirats arabes unis compromet l'objectif de circularité de l'UE, en diluant les avantages climatiques qu'elle prétend offrir.

Image: Accountability and the path ahead

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La Responsabilité et le future du secteur

Dans une rue du quartier Gracia à Barcelone, Alberto s'arrête devant un conteneur à textiles pour fouiller dans les piles de vêtements jetés autour des bacs de collecte, qui semblent être perpétuellement pleins. Ce traducteur et informaticien vénézuélien de 35 ans se rend souvent à ces endroits, parfois pour y déposer ce qu'il ne porte plus, parfois pour y récupérer des vêtements.

Après avoir entendu parler du parcours à forte intensité carbone de ces vêtements, Alberto soupire, soulignant que le changement dépend de "ceux qui ont le plus grand pouvoir de décision".

"Ce sont ces grandes entreprises et ces grandes industries qui doivent finalement prendre cette décision. Même si nous pouvons faire notre part, si elles ne le font pas, si elles ne se rendent pas compte que cela est contre-productif pour tout le monde, tout ce que nous faisons sera en quelque sorte vain".

L'UE dispose déjà d'outils pour faire face à cette crise, à condition qu'ils soient utilisés efficacement. Le système de REP pourrait contraindre les marques de mode à investir dans les infrastructures de tri de l'UE. Mais ses promesses doivent devenir une réalité.

"Nous devons renforcer les capacités de traitement des textiles usagés en Europe, tant pour la réutilisation que pour le recyclage", a déclaré la députée européenne Fritzon. "C'est pourquoi la REP est si importante, car elle obligera l'industrie à investir dans ce domaine".

Le député européen du parti Vert Rasmus Nordqvist ajoute: "Externaliser le problème n'est pas la solution. Il est essentiel d'assumer pleinement la responsabilité de ce que devient un produit dès sa création".

La responsabilité doit s'étendre au-delà des marques traditionnelles à tous les acteurs qui alimentent la surproduction. "Les détaillants en ligne comme Shein doivent être pleinement pris en compte, car il leur est souvent trop facile de se soustraire à leurs obligations", a souligné M. Philippe Doliger, de Recycling Europe.

Pourtant, les réalités mondiales restent difficiles, surtout si la mode éphémère et la surproduction ne sont pas réglementées. "Je ne pense pas que le monde réussira", a souligné Muhammad Virji aux Émirats arabes unis. "Les intérêts de la mode éphémère peuvent nous freiner à tout moment. Nous n'avons tout simplement pas les moyens de rivaliser".

La circularité textile de l'UE était censée fermer la boucle. Au lieu de cela, elle a ouvert un nouveau détour polluant, mesuré en tonnes de carbone dérivant à travers les océans, via des zones franches opaques. L'UE parviendra-t-elle à inverser la tendance concernant ses propres déchets avant de se noyer et d'entraîner les autres avec elle?

*Reportage supplémentaire par Emmanuelle Picaud, Benjamin Hindrichs, Anna Romandash et Hawwa Fazal. Paula Fray, Emma Thommason, Carolyn Thomson et Andrei Ciurcanu ont contribué à encadrer le reportage à différentes étapes de l'enquête.

*Marcus Lindemann et Claus Hesseling ont développé les scrapers et le tableau de bord qui ont permis à l'équipe de surveiller les dispositifs AirTags. L'analyse de l'empreinte carbone a été réalisée par Inèdit, un studio stratégique d'éco-innovation basé à Barcelone.

*Cette enquête a été soutenue par le programme Earth Investigations du Journalismfund, Free Press Unlimited et le programme Dark Green, une initiative du Centre for Investigative Journalism et du JournalismFund.EU.

*SOMO, ImportGenius, Quantifind, C4ADS et ARIJ ont apporté leur soutien en donnant accès à des bases de données commerciales.

Cette enquête a été publiée en anglais par:
Cette enquête a été publiée en français par: