Cette enquête révèle l'existence d'une campagne coordonnée de désinformation sur Facebook visant les migrants originaires d'Afrique subsaharienne, dans le cadre de laquelle des comptes et des pages tunisiennes sur les réseaux sociaux publient des contenus racistes et trompeurs. Parallèlement, les camps de migrants sont démantelés et des Tunisiens organisent des patrouilles afin de remettre les migrants aux services de sécurité.
Devant un café très fréquenté de Tunis, des dizaines de migrants africains se sont rassemblés dans l’espoir de trouver un emploi leur permettant de subvenir à leurs besoins essentiels, généralement dans les transports, le bâtiment ou la récolte des olives.
Traoré fait partie de ceux qui espèrent trouver du travail pour la journée. « Nous n’avons pas de métier particulier, nous sommes prêts à tout faire, mais il n’y a pas toujours du travail », explique-t-il.
Traoré est originaire de Côte d’Ivoire et a passé un an à voyager à travers le Burkina Faso, le Niger et l’Algérie.
Les conditions de vie difficiles ne sont pas la seule épreuve à laquelle Traoré a été confronté en Tunisie. « Quand on est noir en Tunisie, on est impuissant. Tout le monde fait ce qu’il veut de toi et tu ne peux rien y faire. »
Alors que des milliers de migrants d'Afrique subsaharienne, comme Traoré, sont confrontés à ces difficultés sur le terrain, des campagnes de désinformation se multiplient dans l'espace numérique, attisant la haine à leur encontre.
L'étincelle : « Un État dans l'État »
Le 6 mars 2025, la députée tunisienne Fatma Al-Masdi s'est rendue dans un camp de migrants à El Amra, dans la province de Sfax, dans le sud du pays. Ce camp est un point de rassemblement pour les migrants originaires de divers pays africains. Dans une publication sur sa page Facebook après cette visite, elle a joint des photos du camp accompagnées de la légende « Un État dans l'État ». La publication est devenue virale et a déclenché une campagne de désinformation sur Facebook, incitant à la haine contre les migrants d’Afrique subsaharienne.
Cette enquête met en lumière les détails des campagnes de désinformation qui circulent sur Facebook, alimentées par des publications trompeuses et des allégations visant les migrants subsahariens. Ces campagnes ont conduit à de véritables agressions contre ces migrants.
Nous avons analysé les publications concernant ces migrants sur 13
comptes et pages: Oussema Arfa, Ben Arfa (lié à la page d’Oussema
Arfa), Nizar Boudaya, Mohamed Missaoui, Aymen Guissi, « قهواجي
البرلمان »,
« الصفحة الرسمية », Politiket, Erajilelly9harhoum, TadamonLive,
Ghostpolitic, BelFallegii, Carthage News et TN أخبار.
Notre enquête a consisté à examiner l'ensemble des publications consacrées aux migrants africains en Tunisie sur ces comptes. Au total, nous en avons recensé 2 044 entre le 6 mars et le 6 mai 2025.
Nous avons utilisé le système de classification de l’Arab Fact-Checking Network (AFCN) pour évaluer les allégations et affirmations publiées : vraies, partiellement fausses, fausses, sarcastiques, non prouvées, au contexte incomplet, au contexte peu clair ou modifié. Nous avons classé les publications ne contenant aucune information nécessitant une vérification dans la catégorie « contenu général ».
Nous avons ensuite analysé 1 403 publications trompeuses sur les migrants, en les classant selon les catégories suivantes : partiellement fausses, fausses, non prouvées, au contexte incomplet ou au contexte peu clair.
Les publications provenant de comptes personnels et de pages incluses dans notre enquête – que nous désignerons ci-après sous le terme de « comptes » – se concentraient sur deux thèmes principaux : promouvoir l’idée que les migrants souhaitent s’installer en Tunisie et en faire leur nouvelle patrie, et appeler à leur expulsion. Ces publications comportaient également des contenus visuels et écrits suggérant que les migrants étaient responsables d’agressions ou de vols visant des citoyens tunisiens, ainsi que de la propagation de maladies.