Cette enquête révèle comment une réalité parallèle se développe dans les rues de la Jordanie: toute une série d’applications intelligentes illégales pour Véhicules de Tourisme avec Chauffeur (VTC), sont utilisées ouvertement, malgré l’annonce faite en Mars 2024 par le ministère de l’Économie Numérique et de l’Entrepreneuriat, du blocage de 24 demandes de certificats de VTC non autorisées qui opéraient déjà dans le pays. Certaines des entreprises propriétaires de ces applications intelligentes (ou smart apps),"non autorisées" affirment avoir demandé à plusieurs reprises les licences nécessaires sans les avoir obtenues à ce jour.
Dans le cadre de cette enquête, nous avons interrogé des chauffeurs travaillant illégalement et effectué, sur une période de six mois, 210 trajets à l’aide d’applications, dont 108 -soit environ 50%- sont légales. Nous avons également interrogé des responsables et recueilli l’avis d’experts dans ce domaine.
Un jour, un peu avant 7h30 le matin, j’ai décidé d’essayer l’une des applications intelligentes de transport à la demande utilisées en Jordanie. Quelques minutes plus tard, le chauffeur est arrivé et nous avons pris la route, filant à toute allure sur les routes presque désertes reliant les villages du nord d’Irbid. Le trajet ressemblait à une course-poursuite en voiture. Mohamed*, le chauffeur, nous a conduitss sur des routes interdites à la circulation et a évité les principales voies publiques. Alors que nous n’étions plus qu’à quelques mètres de notre destination, nous avons aperçu un agent de la police de la circulation. Avant de l’atteindre, le chauffeur m’a dit: "s’il te pose des questions, dis-lui que tu es ma sœur", répétant sans cesse qu’il s’appelait "Mohamed", afin que je ne me trompe pas.
Les chauffeurs qui utilisent les applications intelligentes non autorisées donnent constamment des instructions aux passagers, au point que ces derniers se sentent parfois complices d’un délit qu’ils n’ont pas commis. Les chauffeurs vous demandent de vous asseoir dans le siège à coté du conducteur et prétendent être votre frère, votre fils, ou un autre membre de votre famille, en fonction de votre âge ou de votre apparence. En plus, vous êtes constamment dérangé par les messages vocaux des groupes de communication fermés que les chauffeurs utilisent pour les avertir de la présence de la police routière ou d’inspecteurs susceptibles de leur infliger une amende: "patrouille au feu rouge"…" inspecteurs au rond-point, changez d’itinéraire"… "attention au policiers en civil".
Au cours de cette enquête, nous avons discuté avec de nombreux chauffeurs travaillant illégalement en Jordanie, soit pour des applications de transport non agréées, soit sans licence de transport de passagers.
Saleh*, 24 ans, s’est tourné vers les applications de transport après avoir travaillé dans la vente au détail de vêtements, car cela "ne rapportait pas assez de revenus" comme il le dit lui-même. L’idée lui a été suggérrée par son frère, qui lui a prêter sa voiture afin qu’il puisse gagner une "petite somme d’argent" pour subvenir aux besoins de sa famille et rembourser une partie du prêt contracté pour l’achat de son propre véhicule.
Saleh pensait que travailler comme chauffeur via des applications serait son refuge contre la pauvreté et le chômage, dans un pays où le taux dépasse les 20%. Mais ce refuge s'est transformé en un "piège" qui a failli lui coûter la vie. Âgé de moins de 30 ans, Saleh a été confronté à plusieurs expériences éprouvantes dans l’exercice de son activité. ne nuit, raconte-t-il, on lui a demandé de se rendre dans une zone isolée. ”J'ai eu peur pendant le trajet, après avoir déposé le passager, un groupe de personnes m'a attaqué. ls ressemblaient à un gang", dit-il. Saleh a réussi à fuir. "Mais à qui puis-je me plaindre?" demande-t-il.
L’économie informelle du transport via les applications intelligentes
Saleh travaille pour une application non agréée, l'une des nombreuses opérant des "flottes" de véhicules ouvertement. La Commission de Régulation des Transports Terrestres (LTRC) en Jordanie a annoncé en 2018 qu'elle commencerait à délivrer des licences aux applications et en a accordé à sept entreprises.
Dans un entretien précédent accordé à ARIJ, la porte-parole de la LTRC, Abla Washah, a déclaré: "Le concept de transport via des applications intelligentes étais nouveau pour la société jordanienne et, au départ, il était illégal". Elle a souligné que face à la demande croissante pour ce model de transport, les autorités ont etrepris de réglementer ce secteur.
En Jordanie, Il y a officiellement 11 600 véhicules opérant vua à des applications intelligentes. Selon Abla Washah, ce nombre est plafonné afin de préserver l’équilibres du marché et de ne pas nuire aux chauffeurs de taxi jaunes traditionnels.
Le député Walid Al-Masri, membre de la commission parlementaire des services publics et de transport, affirme qu'il y a plus de 50 000 chauffeurs non licenciés travaillant via ces applications. Ce chiffre est également avancé par Yousef Abu Odeh, membre du Comité des chauffeurs utilisant des applications en Jordanie. Il estime que des dizaines d'applications opèrent sans licence, en raison du refus d'accorder de nouvelles autorisations et du déséquilibre dans la répartition des licences accordées aux applications, Uber et Careem ayant reçu la majorité.
Sur les sept entreprises initialement autorisées, seules quatre sont encore active: Uber, Careem, Petra Ride et Jeeny. Selon Abu Odeh "Trois entreprises se sont retirées en raison de la répartition inéquitable des licences, laissant un marché dominé par quatre acteurs, sans concurrents”.
Contournement des exigences en matière de licence
Saif, 22 ans, a commencé à travailler sur des applications de VTC il y a trois ans, après avoir échoué à trouver un emploi, car il n'avait pas de numéro d'identité national, une exigence pour l’emploi en Jordanie. C'est la raison pour laquelle il a choisi de travailler avec l'une des applications non agréées, car les applications licenciées exigent que que le chauffeur soit de nationalité jordanienne.
Certaines applications non agréées, et parfois même des applications agréées, font preuve de souplesse dans l’application des exigences de base imposées aux chauffeurs, telles que la présentation d’un casier judiciaire vierge, l'absence de pathologies incompatibles avec la conduite ou même le respect de l'âge minimum requis.
Le processus d'inscription est souvent simple, il suffit d'appeler un représentant local, et de payer des frais de dossier minimes, compris entre 20 et 50 dinars (28 à 70 dollars). Le compte du chauffeur est alors activé et celui-ci peut commencer à travailler immédiatement, selon Youssef Abu Odeh, membre du Comité des chauffeurs utilisant des applications en Jordanie, ce que nous avons également pu constater au cours de notre enquête.
Décrivant l'une des applications sans licence les plus utilisées, Youssef explique: "Elle offrait des services que les autres entreprises ne proposaient pas. Les autres se concentraient uniquement sur Amman et sa banlieue." L'application en question, en revanche, couvre toutes les provinces de Jordanie, comme le montrent clairement les publicités de plusieurs autres applications sans licence.
Des coûts exorbitants
Les chauffeurs travaillant pour des applications agréées affirment que 29% de leurs revenus par course reviennent à l'entreprise. Ainsi, pour une course facturée deux dinars au passager, l'entreprise agréée prélève environ 60 piastres sur le chauffeur.
Alaa Theban, directeur des opérations chez Petra Ride, explique que les applications non agréées prélèvent un pourcentage moins élevé sur le prix de la course. Comme ces applications ne paient ni frais de licence ni coûts d'exploitation réglementaires, il est logique qu'elles prélèvent une commission moins importante.
En outre, les chauffeurs doivent payer environ 400 dinars (564 dollars) par an à la Commission de Régulation des Transports Terrestres (LTRC) pour obtenir une licence.
Cela se passe au vu et au su de tous
Des dizaines de milliers de chauffeurs s'appuient sur des pages de réseaux sociaux, des publicités, des groupes numériques et des bureaux d'entreprise pour exercer leur activité illégale.
"Ne vous inquiétez pas s'il fait chaud, Tkram Ride vous gardera au frais". "Notre chère Ajloun et ses villages sont notre terre natale, et désormais, le service de transport de passagers le plus rapide et le plus abordable de l'application Tkram Ride est à portée de main". Des slogans comme ceux-ci apparaissent sur la page Facebook de Tkram. Il s'agit de l'une des nombreuses applications non autorisées dont les publicités prolifèrent sur les réseaux sociaux en Jordanie.
De plus, certaines applications en Jordanie, comme Zain Car, qui dispose d'une page Facebook, utilisent des visages jeunes et connus pour assurer leur promotion.
L'application TaxiF, quant à elle, utilise YouTube pour promouvoir ses activités.
Des bureaux et des points de recharge clairement visibles
Ces applications ne fonctionnent pas uniquement dans l'espace numérique, elles disposent également de points de recharge (où les chauffeurs peuvent créditer leur compte pour travailler sur l'application) bien connus des chauffeurs.
Ironiquement, alors que les chauffeurs tentent d'éviter les contrôles de sécurité, nous avons repéré à quelques mètres seulement de postes de police routière, des bureaux et des points de recharge pour d’applications illégales, avec le nom ou le logo de l'application clairement affiché.
Abla Washah, porte-parole du LTRC, affirme que seules les entreprises agréées devraient disposer de bureaux. Pourtant, travail de terrain a montré qu'au moins une application non agréée disposait d'un bureau physique.
Lors d'une visite sur le terrain, la photo du chauffeur apparaissait sur l'application et derrière lui se trouvait un grand panneau sur lequel était inscrit "Zain Car Services". Il est également facile de trouver les points de recharge TaxiF à l'aide de Google Maps.
Abu Sanad, qui se présente comme le représentant de TaxiF à Amman, Madaba, Zarqa et dans leurs environs, explique que depuis 2019, ils tentent d'obtenir une licence pour TaxiF, une entreprise européenne. Les autorités ayant cessé de délivrer de nouvelles licences, l'entreprise a même tenté de racheter des sociétés disposant déjà d’une licence, mais en vain. Ses offres, dit-il, ont été refusées.
En 2024, Al-Mustaqbal Transport Services, une société jordanienne agréée, a demandé en vain une licence pour TaxiF.
Yousef Abu Odeh affirme que l'application se répand dans tout le royaume et que les chauffeurs ne sont pas tenus de travailler uniquement via l'application installée sur leur téléphone. Les représentants de la société organisent également le travail à travers des points de recharge connus que les chauffeurs fréquentent.
Une zone grise
Les applications non agréées ne sont pas les seules à contrevenir à la loi; certaines platformes officiellement autorisées permettent également aux chauffeurs de travailler sans permis de transport de passagers.
Lors de plusieurs visites de terrain effectuées dans le cadre de cette enquête, certains chauffeurs ont admis ne pas posséder ce permis ou ne l'ont pas affiché dans leur véhicule.
Nous avons contacté un responsable de Petra Ride, l'une des entreprises autorisées à opérer en Jordanie, afin de l’interroger sur la présence de chauffeurs travaillant sans permis. Il a répondu: "Cela s'est produit au début, mais nous respectons désormais pleinement les réglementations de l'autorité qui gère ce secteur."
Il a ajouté: "Je vais vous donner un exemple. Un chauffeur peut obtenir un permis valable de Janvier 2025 à Décembre 2025, mais durant cette période, son permis de conduire ou l’immatriculation de son véhicule peuvent expirer, ou le véhicule peut faire l’objet de restrictions légales. Dans ce cas, afin de garantir la sécurité des utilisateurs, nous suspendons automatiquement le compte du chauffeur concerné jusqu'à ce qu’il fournit au bureau les données requises".
Malgré sa, nous avont rencontré un chauffeur travaillant pour une entreprise agréée qui ne détenait pas de permis.
Selon un représentant d'une application non agréée, la situation serait comparable des deux côtés. Même les applications licenciées opèrent illégalement: "Vous pouvez amener votre voiture (à une entreprise agréée), ils l'enregistrent pour 50 dinars et vous repartez Ils ne vérifient même pas la voiture".
Blocage des applications non autorisées
En 2024, le ministère de l'Économie Numérique et de l'Entrepreneuriat a annoncé avoir bloqué 24 applications de VTC non autorisées. A la mis-septembre 2025, ce chiffre est passé à 42, selon la porte-parole du ministère, Shorouq Hilal.
Toutes les applications n'ont toutefois pas été bloquées. Mais selon les chauffeurs rencontrés, TaxiF fait partie de celles qui ont été suspendues.
Youssef Abu Odeh, membre du Comité des chauffeurs utilisant des applications de transport en Jordanie, estime que le blocage de TaxiF, qui avait tenté à plusieurs reprises d'obtenir une licence, envoie un "mauvais" message. "TaxiF a été bloquée après avoir demandé une licence, alors que d’autres entreprises qui n’en ont jamais demandé ont été autorisées à poursuivre leurs activités", affirme-t-il.
Shorouq Hilal explique que le processus de blocage n‘est pas immédiat. Le ministère doit contacter les platformes internationales telles que l'App Store ou Google Play pour faire supprimer ou bloquer une application, après réception d’une notification officielle de la Commission de régulation des transports terrestres (LTRC), attestant de l’infraction.
De son côté, la porte-parole de la LTRC, Abla Al-Washah, indique que la commission ne reconnaît pas les applications non autorisées et ne les considère pas comme relevant de sa compétence. Selon elle, la responsabilité incombe au ministère de l'Économie Numérique et aux autorités chargées du contrôle routier.
Quant à l'efficacité de ces blocages, l'expert technique Omran Al-Salem explique qu’ils compliquent l'accès aux applications, sans l’empêcher totalement, notamment lorsque l'application est déjà installée ou lorsque les utilisateurs disposent des connaissances techniques nécessaires pour contourner le blocage.
Il précise: "Les entreprises peuvent fournir directement des fichiers d'installation (APK) via leurs sites internet, Telegram ou WhatsApp. Les utilisateurs d'Android peuvent les télécharger et les installer manuellement, contournant ainsi les boutiques d'applications officielles. Ils peuvent également utiliser des applications VPN pour masquer leur adresse IP et rediriger leur trafic via des serveurs situés à l’étranger. Il devient alors impossible pour les fournisseurs d'accès locaux de savoir où se trouve la connexion réelle, ce qui permet de contourner le blocage des adresses IP et DNS".
Concernant les publicités sur Facebook ou d'autres plateformes, l'expert souligne que le gouvernement Jordanien ne peut pas ordonner leur suppression, ces entreprises étant basées à l’étranger.
Abu Sanad, qui affirme représenter TaxiF dans plusieurs régions de Jordanie, assure que les publicités de l’application proviennent de serveurs situés en dehors du pays, ce qui complique leur blocage. Il précise qu’elles ne mentionnent pas les dinars jordaniens et font référence à "TaxiF pour Oman", laissant entendre qu'elles opèrent à l'étranger.
Malgré le blocage officiel de l'application sur les boutiques en ligne, Abu Sanad affirme que TaxiF continue d’opéreret de générer des bénéfices, une affirmation confirmée par plusieurs chauffeurs rencontrés.
Selon lui, l’entreprise contourne l'interdiction en fournissant aux chauffeurs et aux clients des liens de téléchargements alternatifs via les réseaux sociaux et les moteurs de recherche: "Si un client veut télécharger l’application, il peut le faire via Google, ou grâce aux liens que nous lui envoyons sur les réseaux sociaux".
Répartition inégale et monopole de fait
Le LTRC avait initialement fixé un plafond d'environ 13 000 licences. Mais selon plusieurs responsables d’entreprises rencontrés. leur répartition "n'a pas été équitable",
Seules deux entreprises, Uber et Careem, ont reçu la majorité des licences, soit 6 000 chacune, contre 1000 réparties à parts égales entre Petra Ride et Jeeny. Ce mécanisme a renforcé la position dominante des deux entreprises qui détiennent désormais la plus grande part du marché, d’autant plus qu'Uber a racheté Careem Networks Free Zone LLC, ce qui a rendu la tâche difficile à leurs concurrents plus modestes.
Ce système sert les intérêts des grandes entreprises qui monopolisennt désormais le marché des applicationss de transport à demande en Jordanie.
Interrogée sur cette répartition, la LTRC a répondu qu'Uber et Careem disposaient d’une expérience internationale plus étendue, ce qui a poussé la commission a leur attribuer la plupart des licences. Petra Ride, quant à elle, détenue par le groupe Jordanien Bustanji Investment Group, était alors considérée comme un nouvel acteur, et devait voir son quota augment ultérieurement. Ce qui ne s’est pas produit à ce jour.
Le directeur des opérations de Petra Ride, Alaa Theban, affirme continuer à réclamer une augmentation du nombre de licences, mais qu'à chaque fois, il reçoit des promesses sans suite: "nous proposons actuellement un système de licences flottantes: au lieu d’attribuer un nombre fixe à chaquee entreprise, 20000 licences seraient réparties entre les quatre entreprises agréées, chacune utilisant le nombre qui lui convient".
Les applications ne protègent pas les chauffeurs
Malgré la multitude des organismes chargés de surveiller les infractions dans ce domaine, ce sont les chauffeurs qui en assument seuls les conséquencesr. Il s’exposent à des amendes à partir de 100 dinars Jordaniens (140 dollars), qui augmentent en cas de récidive, voire à la mise en fourrière du véhicule.
Dans ce contexte chaotique, les applications de VTC non agréées continuent de promouvoir leurs services avec des slogans promettant rapidité, prix bas et securité, sans assumer les conséquences juridiques encourus par les chauffeurs. En revanche, le nombre de véhicules autorisés à opérer via les applications de VTC est tombé à 11666.
Cette fois, j'ai choisi d'utiliser une application licenciée pour mon trajet. l’expérience méritait cinq étoiles.
Pour des milliers de chauffeurs dont le travail pour ces applications constitue l’unique e source de revenus, l’éxigence première reste simple:, que les applications pour lesquelles ils travaillent soient officiellement reconnues. Après tout, les remboursements de prêts automobiles, le loyer et les dépenses quotidiennes ne peuvent pas attendre les décisions administratives.
* les noms de certaines sources ont été modifiés afin de protéger leur identité et d'éviter de les exposer à des poursuites judiciaires.
Cette enquête a été réalisée avec le soutien de ARIJ.