Lorsque El-Mutawakel a coulé, Kamel Hamida et les jeunes hommes de son village ont disparu. La mère de Kamel nous raconte: "Quand le bateau a coulé, je devais agir. J’ai cherché le numéro privé d’Abu Sultan. Je l’ai obtenu auprès de personnes qui travaillaient avec lui et je l’ai appelé personnellement après l’accident. Il a répondu lui-même et je lui ai dit que je voulais savoir si mon fils, qui se trouvait à bord du bateau, était vivant ou non. Il m’a dit qu’il ne s’était pas noyé et qu’il allait bien. Et pour me le prouver, il m’a donné le nom complet de mon fils, qu’il avait noté".
La mère de Kamel Hamida ignorait peut-être que le mystérieux personnage “Abu Sultan” se cachait derrière plusieurs pseudonymes sur Facebook ainsi qu’une multitude de numéros de téléphone libyens. Les intermédiaires d’Abu Sultan ont fourni aux autorités égyptiennes plus de quatre numéros libyens différents.
Sur Facebook également, de nombreux numéros de téléphone sont attribués à Abu Sultan. Nous avons obtenu le numéro d’une ligne par satelite "Thuraya", qui lui appartiendrait effectivement, et avons essayé de l'appeler. Mais personne n'a répondu et nous n'avons, à ce jour, reçu aucun rappel.
Eid Abdulsalam, dont deux fils ont émigré en Libye de la même manière, nous a expliqué qu’Abu Sultan est une figure inconnue qui utilise Internet pour persuader des enfants de quitter leur foyer. Lorsque des accusations émergent selon lesquelles Abu Sultan mentirait, des vidéos montrant les jeunes migrants après leur arrivée apparaissent sur Facebook afin de rassurer leurs familles. Vient ensuite l’étape suivante, selon Eid: les passeurs en Libye retiennent les enfants captifs et menacent de les tuer si leurs familles ne paient pas.
Abu Sultan reste un mystère pour les migrants. Cachant son identité derrière un pseudonyme, il n’est connu que d’un nombre restreint de trafiquants proches de lui dans l’est de la Libye. Le mystère qui l’entoure, associé à sa forte présence sur les réseaux sociaux, a permis à d’autres trafiquants de se faire passer pour Abu Sultan afin d’attirer le plus grand nombre possible de migrants.
Des pages et des publications Facebook sont apparues sous des noms tels que "Abu Sultan l’original", "Le véritable Abu Sultan", "Mohamed Mohamed Abu Sultan" et bien d’autres encore. La légende d’Abu Sultan s’est répandue parmi les candidats à la migration grâce à des vidéos publiées sur de nombreuses pages, montrant des bateaux de migrants clandestins atteignant l’Europe, ou des migrants rendant hommage à l’aide qu’il leur aurait apportée pour atteindre l’Europe en sécurité.
Ibrahim Soliman, le marchand de légumes, gérait l’une des célèbres pages Facebook d’Abu Sultan, qui apparaissait sous le nom de "Mohamed Mohamed". On y trouvait des publications sur les périples des migrants, signées par Abu Sultan. Tout le monde savait parmi les migrants que "Mohamed Mohamed" était en réalité le compte personnel d’Abu Sultan.
Deux jours après la noyade de Kamel Hamida à bord du bateau El-Mutawakel, le compte Mohamed Mohamed a publié un message dans lequel il se justifiait et affirmait ne pas être responsable du naufrage. Il indiquait que les garçons avaient voyagé avec le consentement de leurs familles et qu’ils n’avaient été autorisés à partir qu’après l’accord de leurs pères. La famille était donc, selon cette version, responsable des choix et du destin de ses enfants. En réponse à ce message, une personne se présentant sous le nom d’Abu Karim a écrit: "Vous êtes un menteur. Mon fils a été kidnappé et forcé à partir par vos agents égyptiens, qui attirent des mineurs en leur présentant l’Europe comme un paradis. Ils leur font un lavage de cerveau, les séduisent, puis exigent une rançon. Je les ai tous contactés, mais ils ont refusé de le ramener et lui ont pris son téléphone".
Nous avons contacté le compte d’Abu Karim, dont le propriétaire nous a expliqué que son fils de seize ans, Karim Ibrahim, s'était rendu en Libye à leur insu par l'intermédiaire du réseau d'Abu Sultan en Égypte. Il a qualifié Abu Sultan de "plus grand trafiquant de Libye, qui recrute des mineurs dans le gouvernorat de Sharqia par l'intermédiaire de son bras droit en Libye (Soliman) ".
Après l’arrestation d’Ibrahim Soliman, la page "Mohamed Mohamed" a disparu de Facebook. Le 14 mai 2024, la cour d’appel de Tanta a condamné M.S. Al-Kahashi, alias Abu Sultan, à la prison à perpétuité par contumace ainsi qu’à une amende de cinq millions de livres égyptiennes pour avoir mis en place et dirigé un réseau criminel de trafiquants en Égypte, blanchiment d’argent et exploitation d’enfants à des fins criminelles. La cour a également condamné le marchand de légumes Ibrahim Soliman, le vendeur d’œufs Mohamed al-Sutouhi, ainsi que 23 autres Égyptiens appartenant au réseau d’Abu Sultan, à cinq ans de prison et à une amende d’un million de livres pour les mêmes accusations.
Malgré cette décision, le réseau Abu Sultan continue d'opérer entre la Libye et l'Égypte.