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Le réseau d'Abu Sultan pour le trafic des êtres humains et le blanchiment d'argent

Un soldat de l'Armée nationale libyenne dirige un réseau d'intermédiaires organisant la migration clandestine entre l'Égypte et la Libye à destination de l’Europe

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Fadl Yusuf*
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04 juin 2026

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Dans la soirée du 25 mai 2023, un minibus transportant Kamel Mohamed Hamida, âgé de quinze ans, quitte le village de Mashtoul El-Souq, dans le gouvernorat de Sharqia en Égypte, à destination de la Libye. Pour Kamel et neuf autres garçons du même village, il s’agissait de la première étape d’un périple de migration clandestine coordonné par un "trafiquant d’êtres humains". Ils se dirigeaient vers la ville de Salloum, à la frontière libyenne, et de là vers un destin inconnu.

La mère de Kamel Hamida
La mère de Kamel Hamida

Parce que la mère de Kamel, Amal Shehata, n’approuvait pas la décision de son fils de partir, il a quitté le village en secret, sans en informer qui que ce soit dans sa famille. Après un périple éprouvant sur les routes désertiques de la frontière égypto-lybienne, Kamel est finalement arrivé à Tobrouk, en Libye. Là, il a séjourné dans une oliveraie appartenant à l’un des acteurs les plus notoires du trafic d’êtres humains – un homme connu depuis 2017 parmi les personnes souhaitant émigrer, mais qui dissimule son identité derrière le pseudonyme "Abu Sultan".

Lorsque Kamel et ses compagnons sont arrivés à l'oliveraie d'Abu Sultan à Tobrouk, un Égyptien de 45 ans connu sous le nom d'Ibrahim Soliman* y dirigeait déjà les opérations depuis un an. Lui aussi avait quitté la province de Sharqia pour la Libye. Mais dans son cas, il fuyait des dettes bancaires qu'il ne pouvait rembourser.

En moins d'un an, Ibrahim Soliman était passé du statut de vendeur de légumes à Sharqia à celui de bras droit au sein du réseau d'Abu Sultan, jouant le rôle d'intermédiaire entre ce dernier et un réseau complexe d'intermédiaires impliqués dans la migration clandestine entre la Libye et l'Égypte.

Dans cette enquête, nous révélons la véritable identité d'Abu Sultan et montrons comment il a opéré sous une couverture militaire et utilisé les réseaux sociaux pour mettre en place un réseau d'intermédiaires et d'agents opérant entre l'Égypte et la Libye, afin de faire passer clandestinement des mineurs et d'autres migrants vers l'Europe à bord de vieux bateaux. Il s'est également servi de ce trafic pour blanchir de l'argent et ainsi éviter d'éveiller les soupçons.

Un pseudonyme… l’architecte dans l'ombre

Image: “Abu Sultan” in civilian and military attire
Abu Sultan en tenue civile et militaire

Le pseudonyme "Abu Sultan" n'a aucun lien avec le véritable nom – M. S. Al-Kahashi – de cet homme âgé d'une trentaine d'années. Son identité réelle n’était connue que de quelques Égyptiens travaillant avec lui en ligne, en tant qu'agents de recrutement chargés de faire passer illégalement des mineurs et des jeunes de l'est de la Libye vers l'Europe.

Ainsi, ce qui semblait relever de la notoriété publique était en réalité ignoré par de nombreux membres d’un réseau opérant dans la clandestinité depuis 2017. Nous avons pu nous rapprocher de l’empire d’Abu Sultan, pseudonyme de l’une des figures notoires de la ville libyenne de Tobrouk. Il s’appuie sur un vaste réseau d’intermédiaires et d’agents pour "acheminer" vers la Libye des personnes souhaitant émigrer, mais aussi pour blanchir les profits tirés du trafic d’êtres humains.

Deux sources à Tobrouk, l'une civile et l'autre militaire, ont révélé que M.S. Al-Kahashi est le nom d'un soldat du bataillon 20/20, initialement créé pour lutter contre la migration clandestine et le trafic de drogue, et qui fait partie de la brigade Tariq bin Ziyad de l'armée libyenne dans l'est de la Libye.

Notre source militaire, commandant au sein de l’armée libyenne et dont nous ne révélons pas l’identité pour des raisons de sécurité, nous a confié qu’Al-Kahashi était à l’origine un conscrit placé sous ses ordres lorsqu’il faisait partie de la brigade Omar Al-Mukhtar, et qu’il était "un simple soldat qui ne comptait que sur son salaire". Notre source a également indiqué qu’il considérait Al-Kahashi comme une "marionnette" des officiers supérieurs, déclarant : "N’importe quel responsable désignera quelqu’un comme figure de façade pour mener à bien les activités de trafic. Le responsable garde ses distances, mais l’argent lui revient. Les passeurs doivent s’acquitter de leurs cotisations auprès de la brigade. Si vous voulez travailler avec eux, vous devez payer. Ils préfèrent avoir quelqu’un issu de l’armée afin de pouvoir le contrôler. Et Al-Kahashi a des liens avec des civils, il est donc préférable qu’il serve d’intermédiaire entre eux et les officiers de la brigade. Par exemple, les officiers choisissent l’heure à laquelle les trafiquants doivent franchir la frontière – après 23 heures et généralement via Kambut, qui est, bien sûr, un port sous le contrôle de la brigade. Les trafiquants ne peuvent pas faire passer un tel nombre de personnes par la mer et par les ports sans que les autorités de l’Est de la Libye ne donnent leur feu vert".

Le témoignage de notre source corrobore les informations publiées dans deux rapports de l'Initiative mondiale contre la criminalité organisée transnationale (GIATOC), ainsi que dans un rapport d'Amnesty International, qui indique que la brigade Tariq bin Ziyad est tristement célèbre au sein de l'armée libyenne de l'est pour son implication dans la migration clandestine et la protection des passeurs, ainsi que pour la gestion d'entrepôts et de dépôts servant de refuges aux migrants.

Un autre rapport sur les droits humains nous offre une image plus précise du bataillon au sein duquel sert Abu Sultan. Selon le rapport annuel 2024 publié par Libya Watch, une organisation qui documente les violations des droits humains et les crimes internationaux en Libye, le bataillon 20/20, dirigé par l'officier N.B.H., est impliqué dans le trafic de migrants vers l'Europe. Il exploite son pouvoir militaire pour utiliser les voies maritimes officielles de migration, en particulier via le port de Tobrouk, qu'il contrôle officiellement.

Le commandant du bataillon, dont le nom est mentionné dans ce rapport, est le même officier qui apparaît sur diverses photos aux côtés d’Abu Sultan, tant en uniforme qu’en civil, ce qui laisse supposer qu’ils sont plus que de simples compagnons d’armes.

Le compte TikTok de S. A. Al-Kahashi, un proche d’Abu Sultan, nous a permis de découvrir plusieurs vidéos montrant Abu Sultan en compagnie de l’officier N.B.H.

La demeure d'Abu Sultan

Un autre compte TikTok intitulé "Special Forces", qui ne publie que des vidéos d'opérations de l'armée libyenne à Tobrouk, montre qu'Abu Sultan jouit d'un statut particulier parmi les dirigeants de la brigade Tariq bin Ziyad et du bataillon 20/20. Ce compte contient de nombreuses photos montrant Abu Sultan en uniforme aux côtés du commandant du bataillon N.B. ainsi que de plusieurs hauts responsables de l’armée libyenne à Tobrouk. N.B. apparaît également dans plusieurs vidéos menant des opérations de "lutte" contre la migration clandestine. L’un des commandants du bataillon 20/20 – S.H. – publie régulièrement des photos de lui-même avec Abu Sultan sur son compte TikTok.

Selon notre source, le bataillon 20/20, qui fait partie de la brigade Tariq bin Ziyad, a été initialement créé par l’"armée libyenne" dans l’est du pays pour lutter contre la migration clandestine, mais il est en réalité désormais impliqué dans la protection des passeurs et le soutien à la migration clandestine en Libye. Notre source indique que le bataillon utilise ses soldats comme intermédiaires entre les tribus de l’est de la Libye – avec lesquelles ils entretiennent de bonnes relations – et les trafiquants d’êtres humains : "M. S. Al-Kahashi n’était qu’un simple soldat auparavant, mais après 2014, plusieurs de ces soldats ont grandi et se sont impliqués dans ce trafic de migration clandestine. Je connais la plupart d’entre eux personnellement. Al-Kahashi était l’un de mes soldats dans la brigade Omar al-Mukhtar à Tobrouk, puis il a rejoint le bataillon 20/20… C’était quelqu’un de tout à fait ordinaire, et il y en a beaucoup d’autres comme lui qui font la même chose. Ils ne s’occupent que de migration clandestine… c’est ce qu’ils font maintenant".

Nous avons pu nous faire une idée plus précise de la situation grâce à une autre source locale, basée à Tobrouk, qui nous a fourni des images du palais d’Abu Sultan, situé près du quartier de Taslih à Tobrouk, où l’on peut voir une flotte de voitures de luxe dans l’enceinte. L’analyse des images satellites a révélé que la demeure d’Abu Sultan s’étend sur environ 5 200 mètres carrés et n’a cessé de s’agrandir depuis 2020.

Image: satellite montrant les environs de la maison d'Abu Sultan
Image satellite montrant les environs de la maison d'Abu Sultan

Abu Sultan a mis en place un réseau doté d’une structure hiérarchique. Il trône au sommet de la pyramide depuis son manoir de Taslih et n’est connu que d’un nombre très restreint de ses hommes, parmi lesquels figure le marchand de légumes Ibrahim Soliman.

Nous avons réussi à obtenir plusieurs documents égyptiens relatifs à la sécurité et à la justice, émis entre le 4 juillet 2023 et le 14 mai 2024, qui montrent comment les autorités égyptiennes ont suivi les activités du réseau d’Abu Sultan. Ces documents révèlent que les membres du réseau d’Abu Sultan occupent des rôles à la fois spécifiques et limités au sein de sa structure.

Abu Sultan

Le cercle restreint

Un petit groupe composé de membres de sa famille et de proches de confiance qui exécutent ses ordres et assurent la liaison entre lui et le reste du réseau.

Les passeurs

Ils sont chargés de communiquer avec les intermédiaires, les migrants et leurs familles, de collecter l'argent et d’organiser le transport des migrants vers la Libye.

Les Intermédiaires

Leur rôle consiste à collecter l'argent auprès des migrants ou de leurs familles et à le remettre aux passeurs.

Guides du désert

Un petit groupe spécialisé dans l'utilisation des itinéraires désertiques près de Salloum pour faire passer clandestinement des migrants de l'Égypte vers la Libye.

Réseau d'hébergement et de transport des migrants

Il s'agit notamment de personnes vivant en Libye, chargées d’accueillir les migrants à leur arrivée, de les héberger et de coordonner leur passage à la frontière.

Source: enquêtes judiciaires égyptiennes

Un passage gratuit vers la Libye

Kamel Mohamed Hamida a quitté son village de Sharqia pour rejoindre Tobrouk, en Libye, par l’intermédiaire du réseau d’Abu Sultan, mais son voyage vers la Libye n’a pas été sans difficulté. Lorsque nous avons rencontré sa famille, celle-ci nous a rapporté ce que Kamel avait été autorisé à leur raconter au sujet de son voyage : "Ils (les intermédiaires) les ont emmenés de Sharqia dans un minibus, ils n’avaient pas plus de 18 ans. Leur dernier arrêt était Salloum, où les passeurs les ont retrouvés et les ont fait passer la frontière égyptienne pour entrer en Libye".

Les informations fournies par la famille de Kamel concordent avec celles du parquet égyptien concernant l'itinéraire frontalier entre l'Égypte et la Libye. Celui-ci indique que, depuis 2017, deux Bédouins du gouvernorat de Matrouh – "A.A.H." et "S.Y.F." – sont chargés de réceptionner les migrants dans la ville frontalière de Salloum, après leur remise par des intermédiaires. Ils les font ensuite passer clandestinement en Libye par des sentiers désertiques, avant de les remettre à d'autres personnes en Libye, chargées de les acheminer vers des entrepôts et des fermes appartenant à Abu Sultan.

Photo et carte des itinéraires de contrebande à Tobrouk
Photo et carte des itinéraires de contrebande à Tobrouk
Photo et carte des itinéraires de contrebande à Tobrouk
Photo et carte des itinéraires de contrebande à Tobrouk

Selon une source proche d’Abu Sultan et un document publié par les autorités égyptiennes, Abu Sultan possède des oliveraies à Tobrouk, l’une dans la région de Krom al-Kheil, une deuxième sur la route de Taslih et une troisième dans le quartier de Najmat al-Khalij. Abu Sultan utilise ces oliveraies comme couverture pour ses activités de traite d’êtres humains, y hébergeant les migrants à leur arrivée, avant de les envoyer vers l’Europe. Il oblige ces migrants à travailler dans ses exploitations sans rémunération. Ils sont ensuite transférés dans la région de Bab al-Zaytun, à l'est de Tobrouk, avant d'être embarqués sur des bateaux.

satellite montrant l'étendue de la propriété d'Abu Sultan
Image satellite montrant l'étendue de la propriété d'Abu Sultan

Lorsque nous nous sommes rendus à Bab al-Zaytun, nous avons découvert plusieurs lieux où des migrants étaient retenus. D'après les coordonnées dont nous disposions, il s'est avéré que ces lieux n'étaient qu'à dix ou vingt minutes en voiture de la demeure d'Abu Sultan.

Les forces libyennes chargées des "enquêtes criminelles" avaient auparavant mené une opération dans une ferme à Bab al-Zaytun et y avaient appréhendé des migrants qui se préparaient à partir en traversée clandestine.

Le général Ibrahim al-Shehabi, chef de la branche de Tobrouk de l’Agence de lutte contre la migration clandestine, a déclaré en juin 2023 qu’environ 4 000 Égyptiens avaient été appréhendés dans des entrepôts utilisés par des passeurs pour transporter des migrants vers l’Italie.

Un mois auparavant, Kamel Hamida et ses compagnons étaient arrivés en Libye. Il avait été retenu dans l'une des oliveraies d'Abu Sultan, et sa famille avait reçu un appel de l’un des collaborateurs d'Abu Sultan à Tobrouk, leur demandant de verser 140 000 livres égyptiennes (soit environ 4 600 dollars à l'époque) à l'un de ses intermédiaires afin de lui permettre de se rendre illégalement en Europe.

Kamel a été autorisé à parler à sa mère lors de ce même appel. Elle lui a demandé de rentrer à la maison, mais il lui a répondu: "Je ne peux pas revenir. Si je le fais, ils me tueront. Vous devez payer cette somme".

Sa grand-mère, Hamida Kamel, déclare: "N’importe qui à notre place aurait fait la même chose. Nous devions payer, sinon il serait mort".

Eid Abdulsalam – farmer from Sharqia Governorate
Eid Abdulsalam – un agriculteur de Sharqia

Les deux fils d’Eid Abdulsalam, un agriculteur de Sharqia, ont suivi le même parcours que Kamel Hamida.

L’un d’eux a réussi à atteindre l’Italie, mais l’autre a disparu en mer. Eid nous raconte: "Mon fils Ibrahim avait dix-sept ans. Les jeunes qui sont partis d’ici (de Mashtoul al-Souq) l’ont fait contre la volonté de leurs parents… Il est parti sous la pression de ses amis et d’Abu Sultan. C’était le nom de cet homme. Il avait une page sur Internet et les gens l’écoutaient. J’ai entendu dire qu’il s’appelait Mohamed Abu Sultan… tout ce que nous savions, c’était son nom sur internet. Mais il envoyait ses agents pour collecter l’argent. Nous lui avons versé 140 400 livres, l’agent les a pris en mains propres. Mais nous ne savons pas qui il était".

Kamel Hamida, Ibrahim Eid et des dizaines d’autres candidats à l’émigration que nous avons rencontrés, ou dont nous avons parlé aux familles, avaient tous une chose en commun: ils ont tous quitté l’Égypte grâce à un billet gratuit temporaire offert par Abu Sultan, mais seulement jusqu’à leur arrivée en Libye.

Abu Sultan a mis en place son réseau grâce à un système "astucieux" qui offre le transport gratuit au plus grand nombre de personnes à la recherche d’un emploi dans ses exploitations agricoles en Libye. Mais une fois arrivées à Tobrouk, leurs familles sont contraintes de payer pour leur passage clandestin vers l’Europe. Ce mécanisme a généré d’énormes profits pour Abu Sultan, tant grâce à l’argent que les familles sont obligées de verser qu’aux profits qu’il tire des migrants eux-mêmes, qu’il oblige à travailler dans ses exploitations sans rémunération.

Eid Abdulsalam, dont les deux jeunes fils ont émigré, raconte: "Certains enfants sont allés en Libye et nous ont raconté que les passeurs les avaient maltraités, ne leur donnant ni suffisamment à manger ni de quoi dormir correctement". Il explique qu’ils agissaient ainsi pour faire pression sur les familles afin qu’elles paient la somme qu’ils exigeaient.

Un rapport de l'agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a montré que les migrants en Libye sont soumis à la torture et à des détentions arbitraires de la part des trafiquants. Des vidéos publiées sur Facebook par le bureau du procureur général libyen, ainsi que des rapports sur les droits de l'homme, ont également mis en lumière les conditions extrêmement difficiles auxquelles sont confrontés de nombreux migrants dans l'Est de la Libye. Ils sont détenus dans des conditions inhumaines et subissent des tortures systématiques jusqu'à ce que l’intégralité des sommes exigées pour la poursuite du voyage ait été versée aux passeurs.

Un réseau de cellules

Les agents et intermédiaires auxquels Abu Sultan fait appel sont organisés selon une structure remarquablement hiérarchisée, qui lui a permis d’opérer dans la clandestinité dans le domaine du trafic d’êtres humains depuis 2017. Ibrahim Soliman, le marchand de légumes, occupe un rang supérieur à celui des agents d’Abu Sultan, mais inférieur à celui du chef du réseau lui-même. À ce titre, il constituait un intermédiaire idéal entre Abu Sultan et ses agents en Égypte et en Libye, garantissant ainsi le succès de la "structure en cellules" qu’il avait mise en place.

Selon une note de service publiée par l'Administration générale chargée de la lutte contre la migration clandestine au sein du ministère égyptien de l'Intérieur, Abu Sultan dirige son réseau depuis 2017 sous la forme d'un ensemble de "cellules", chacune ayant un rôle spécifique. Chaque cellule se voit confier des missions précises par des intermédiaires issus de différents gouvernorats, et les membres des échelons inférieurs ne connaissent pas ceux du sommet, n’étant en contact qu’avec un groupe spécifique en Libye.

Les enquêtes menées par le parquet égyptien ont également révélé que la direction de la cellule d'Abou Sultan opère depuis la Libye et dirige à distance un réseau de trafiquants couvrant la plupart des gouvernorats égyptiens. Le réseau d'Abu Sultan blanchit les fonds qu'il perçoit auprès des migrants en faisant transiter cet argent par des commerces de vente de légumes ou d’achat de biens immobiliers.

Une copie des dossiers d'enquête du parquet grec
Une copie des dossiers d'enquête du parquet grec

Les enquêtes menées par le parquet grec ont mis en lumière de manière frappante l’ampleur de l’"activité" de migration clandestine d'Abu Sultan. En interrogeant des migrants arrivés en Grèce depuis Tobrouk via le réseau d’Abu Sultan, les enquêteurs grecs ont découvert que chaque migrant avait payé entre 4 000 et 7 000 euros. Les revenus générés par le réseau grâce à un seul bateau transportant entre 700 et 800 migrants clandestins s’élevaient ainsi à près de 3 millions d’euros.

Une étude publiée en 2021 par l’Institut interrégional de recherche des Nations Unies sur la criminalité et la justice (UNICRI) permet d’avoir une vue d’ensemble de la situation : elle indique que les revenus annuels générés par le trafic de migrants en Libye se situent entre 89 et 236 millions de dollars, sur la base des chiffres relatifs aux migrants arrivés en Italie pour la seule année 2016.

Une enquête précédente menée par ARIJ avait révélé que le prix moyen pour faire passer clandestinement un seul migrant vers l'Italie depuis l'est de la Libye (zone d'influence d'Abu Sultan) se situait entre 4 000 et 4 500 dollars.

L'Athens Journal of Mediterranean Studies, quant à lui, indique que les bénéfices annuels tirés du trafic d'êtres humains de la Libye vers l'Europe s'élèvent à environ 250 à 300 millions d'euros, des chiffres qui correspondent aux estimations du Service européen pour l'action extérieure (SEAE).

Réinvestissement des bénéfices

Image: Boat

Le 9 juin 2023, le réseau d’Abu Sultan a réussi à faire partir de Tobrouk vers l’Europe un bateau de pêche délabré, à bord duquel se trouvaient Kamel Hamida et environ 700 à 800 autres migrants.

Pendant ce temps, le marchand de légumes "Ibrahim Soliman" est rentré en Égypte depuis la ferme d’Abu Sultan à Tobrouk avec une mission précise. Il devait récupérer l’argent auprès des intermédiaires d’Abu Sultan, répartis dans différents gouvernorats égyptiens. Il devait ensuite rouvrir l’agence de fruits et légumes ‘W. Al-Saad’ à Sharqia, ainsi qu’une société appelée ‘S General Supplies’, et acquérir des logements.

Les profits d’Abu Sultan issus de la traite d’êtres humains étaient soigneusement collectés, puis réinvestis et blanchis à l’aide de différentes méthodes. Cette tâche a été confiée à la fois à Soliman et à "Mohammed Al-Sutouhi"*, un marchand d’œufs de 47 ans originaire de Sharqia.

Dans un registre portant le nom de "W. Al-Saad Vegetables Agency", Soliman inscrivait les noms des migrants ainsi que les montants versés par leurs familles à travers un réseau d’agents répartis dans toute l’Égypte. L’un de ces registres, dont nous avons pu consulter une copie, contient 146 noms, chacun accompagné de la somme de 140 000 livres égyptiennes – le montant payé par le migrant pour le voyage.

Quant à Al-Sutouhi, le marchand d’œufs, il avait pour tâche plus spécifique de collecter l’argent auprès des agents et d’enregistrer la date et le montant total. Al-Sutouhi tenait un carnet dans lequel il notait les sommes collectées auprès des migrants sous l’intitulé "facture".

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Photos de l'examen technique effectué par le procureur général égyptien des téléphones des trafiquants Ibrahim Soliman et Mohamed Al-Sutouhi
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Photos de l'examen technique effectué par le procureur général égyptien des téléphones des trafiquants Ibrahim Soliman et Mohamed Al-Sutouhi
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Photos de l'examen technique effectué par le procureur général égyptien des téléphones des trafiquants Ibrahim Soliman et Mohamed Al-Sutouhi
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Photos de l'examen technique effectué par le procureur général égyptien des téléphones des trafiquants Ibrahim Soliman et Mohamed Al-Sutouhi
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Photos de l'examen technique effectué par le procureur général égyptien des téléphones des trafiquants Ibrahim Soliman et Mohamed Al-Sutouhi

Transcription de certaines des "factures" payées par les migrants aux passeurs

Facture réglée le lundi 17 avril 2023 : 16 migrants, chacun payant 130 000 livres égyptiennes ; quatre migrants, chacun payant 140 000 livres. Montant total collecté ce jour-là : 2 640 000 livres égyptiennes.
Facture réglée le mercredi 31 mai 2023 : montant total collecté ce jour-là : 22 056 000 livres égyptiennes.
Facture réglée le mercredi (date non précisée) : montant total collecté ce jour-là : 29 105 000 livres égyptiennes.

Source : enquêtes du parquet égyptien

L'argent destiné à être envoyé en Libye était souvent transféré via l'application Vodafone Cash ou par l'intermédiaire d'un "bureau de change" situé à Tobrouk appelé "B.A. Exchange", qui, selon Soliman, appartient à Abu Sultan lui-même. Soliman, quant à lui, avait enregistré le nom d'Abu Sultan dans son téléphone sous l'intitulé "Fathallah Restaurant", probablement pour détourner l'attention. Parallèlement, il dirigeait un réseau d’agents chargé de collecter les frais liés à la migration. WhatsApp constituait le principal outil de communication utilisé par Soliman avec ses agents. C’était également le moyen par lequel les migrants restaient le plus souvent en contact avec leurs familles.

Soliman envoyait parfois des instructions aux migrants ou à leurs familles par messages vocaux sur WhatsApp. Dans l'un de ces messages, il dit: "Préparez votre argent et communiquez uniquement par internet. J'enverrai un agent récupérer l'argent".

Dans un autre message, Soliman écrit à un candidat à la migration: "Je vais t'envoyer un représentant. Ecris-moi le nom exact du quartier et du village, et j'enverrai le représentant récupérer l'argent. Il te contactera aujourd'hui et te dira que Hajj Ahmad a donné son accord. Tu pourras ensuite coordonner avec lui".

Dans un message adressé à l'une des familles afin de la rassurer sur l'arrivée de leurs fils, Soliman écrit: "Dès qu'ils arriveront sains et saufs, je vous le ferai savoir. Je publierai leurs noms sur la page [Facebook]. Si Dieu le veut, ils arriveront vendredi, et je publierai tous leurs noms sur la page de Mohamed Mohamed".

Les agents sont répartis dans tous les gouvernorats égyptiens, du nord au sud du pays. Aucun d’entre eux ne connaissait le véritable chef du réseau, "Abu Sultan". Leur rôle consistait simplement à être en première ligne, à travailler avec les migrants et leurs familles pour les convaincre de partir, ainsi qu’à collecter l’argent et le remettre aux intermédiaires du réseau. Chaque agent recevait en moyenne cinq mille livres égyptiennes pour chaque personne qu’il parvenait à convaincre de devenir migrant clandestin, ou en échange de la collecte de l’argent.

L'un des agents occupant ce type de rôle limité est "Abdo Badawi" (un pseudonyme), un pêcheur de 44 ans originaire de Borg Meghizeal, à Metoubes, dans le gouvernorat de Kafr El Sheikh – le gouvernorat égyptien qui compte le plus grand nombre de migrants clandestins. "H.A. ", quant à lui, s'est vu confier des tâches supplémentaires.

Le 5 juillet 2023, les autorités égyptiennes ont arrêté M.A. – un bijoutier possédant une boutique dans la ville de Rosette, dans le gouvernorat de Beheira – ainsi que l'un de ses employés, un jeune homme de dix-sept ans nommé F.M. Il est apparu par la suite que Rosette servait comme base pour le blanchiment de l'argent d'Abu Sultan, la bijouterie étant utilisée pour acheter des bateaux de pêche délabrés.

F.M. a avoué au procureur égyptien que le propriétaire de la bijouterie lui avait ordonné de prendre un demi-million de livres égyptiennes (soit environ 16 200 dollars à l'époque) du coffre-fort de la boutique afin de les remettre à Abdo Badawi, l'agent d'Abu Sultan. L'enquête policière a mis au jour le rôle joué par la bijouterie dans le transfert et le blanchiment de fonds provenant du trafic d’êtres humains.

Badawi a affirmé que les 500 000 livres égyptiennes qu’il avait reçues de la bijouterie appartenaient à son beau-frère, qui travaille comme pêcheur en Libye et lui demande parfois de transmettre de l’argent à sa sœur. Badawi soutient que son rôle se limitait à recruter des migrants ou à collecter de l’argent auprès d’eux. Selon le procureur, les autorités égyptiennes ont découvert 2,6 millions de livres égyptiennes (soit environ 66 800 dollars à l'époque) au domicile du beau-frère, somme qui avait été remise à sa femme par des "agents" l’ayant collectée auprès de migrants.

Badawi ajoute que son beau-frère lui demandait souvent de rencontrer certaines personnes afin de récupérer de l’argent et le remettre à son épouse. Trois semaines auparavant (le 4 juillet 2023), il lui avait demandé de rencontrer quelqu’un à Borg Meghizeal, qui lui avait remis 130 000 livres égyptiennes. Il a ensuite reçu 260 000 livres d'une autre personne, puis 500 000 livres supplémentaires qui lui ont été remises à Rosette. Il affirme avoir ensuite remis l’ensemble de cette somme à sa femme.

Le département du ministère égyptien de l'Intérieur chargé des communications et des technologies de l'information a examiné le téléphone d'Abdo Badawi. Une note de ce département, examinée par le procureur général le 28 août 2023, indique que les preuves récupérées sur le téléphone, bien que Badawi eût effacé certaines données, ont permis de mieux comprendre le mode de fonctionnement des agents d'Abu Sultan.

L'examen technique du téléphone a révélé des photos supprimées d'un bateau de pêche transportant des migrants, utilisées pour promouvoir le réseau, ainsi que des messages audio évoquant la remise d'argent par les migrants à des intermédiaires, des coordonnées d'autres trafiquants et des relevés de transferts d’argent effectués par des migrants via l'application Vodafone Cash.

Les documents mettent également en lumière les mécanismes financiers complexes qui soutiennent le réseau de trafic. Parfois, les migrants paient les intermédiaires via Vodafone Cash, dans d’autres cas, l'argent est remis en main propre, enveloppé dans un morceau de papier sur lequel sont inscrits le nom du migrant, son adresse et le montant payé.

En octobre 2023, le parquet égyptien a renvoyé devant la justice 36 membres du réseau d’Abu Sultan pour des accusations de blanchiment d'argent et trafic d'êtres humains. Les profils des accusés étaient aussi variés que les rôles qu'ils occupaient au sein du réseau. Parmi eux figuraient un marchand de légumes, un vendeur d'œufs, un chauffeur, un avocat, le propriétaire d'un élevage de volailles, un coiffeur, un chef cuisinier et un pêcheur.

Selon les documents transmis au parquet par le département de lutte contre le blanchiment d'argent du ministère de l'Intérieur, le réseau d’Abu Sultan utilisait une méthode particulière pour blanchir de l'argent et acheter des bateaux de pêche en mauvais état servant à faire passer clandestinement des personnes vers l’Europe.

Image: Un document saisi auprès de trafiquants montrant  une partie de l'analyse médico-légale des éléments de preuve menée par les autorités égyptiennes
Un document saisi auprès de trafiquants montrant une partie de l'analyse médico-légale des éléments de preuve menée par les autorités égyptiennes

L'un de ces documents, daté du 22 juillet 2023 et portant le numéro "5 Ahwal", indique que "A. S. Soliman", le numéro deux du réseau d'Abu Sultan, avait pour mission de blanchir l'argent soutiré à des candidats à la migration en achetant des biens immobiliers et en créant des sociétés.

Le 16 janvier 2020, Soliman a ouvert une agence de vente de fruits et légumes dans le gouvernorat de Sharqia. Puis, en janvier 2022, il a créé une société baptisée "S. General Supplies" à Gizeh, enregistrée au nom de son épouse. La propriété de ces biens immobiliers et de ces sociétés a ensuite été transférée à des Égyptiens ayant des liens directs avec les trafiquants basés en Libye.

Selon le département de lutte contre le blanchiment d'argent du ministère de l'Intérieur, ce mode opératoire est utilisé depuis 2017. Des agences commerciales et des acquisitions immobilières servent de couverture au trafic d’êtres humains, en dissimulant ou en déguisant les fonds issus de ces opérations en rompant tout lien avec leur origine illégale.

Le réseau d'Abu Sultan savait manifestement très bien blanchir ses revenus à travers des établissements commerciaux en apparence légitimes : une bijouterie, une épicerie et un "bureau de change", tous liés à Abu Sultan.

Cet argent a également servi à acheter des bateaux de pêche délabrés à Rosette, où se trouve la bijouterie. L’un de ces bateaux était "El-Mutawakel", qu’Abu Sultan avait acquis pour transporter des migrants de Tobrouk vers l’Italie en juin 2023. C’est ce bateau qu’ont embarqué Kamel Hamida et ses compagnons, avec plus de 700 autres migrants de différentes nationalités, avant qu’il ne fasse naufrage au large des côtes grecques le 14 juin 2023. Seuls 104 de ces 700 passagers ont survécu.

Après le naufrage d’El-Mutawakel, Soliman a fui Sharqia et s’est caché dans une villa du quartier d'Agami, à Alexandrie. Entre-temps, Abu Sultan lui a demandé d'utiliser une partie de l'argent issu du dernier voyage du bateau pour acheter des biens immobiliers dans le même quartier où il se cachait.

Après avoir été arrêté et interrogé, Soliman a avoué au procureur avoir acheté le 23 juin, soit huit jours seulement après le naufrage d’El-Mutawakel, deux logements résidentiels à Agami pour le compte d’Abu Sultan. Il a déclaré que ce dernier lui avait demandé de les acquérir et de les enregistrer provisoirement à son propre nom.

Une note du département de lutte contre le blanchiment d'argent du ministère de l'Intérieur indique que l'achat de biens immobiliers constituait l'un des moyens de blanchiment utilisés par le réseau d’Abu Sultan pour blanchir de l'argent. L'objectif était de dissimuler et de masquer la nature de ces fonds, tout en détournant l'attention de leur origine illégale.

Mostafa Kamel El-Terai, avocat représentant des clients dans des affaires de blanchiment d’argent en Égypte et aux Émirats arabes unis, nous explique qu’il existe de nombreuses formes de blanchiment d’argent, mais que celui-ci commence toujours par la volonté d’une personne de rompre le lien entre elle-même et les revenus illicites d’un crime. Il souligne que, dans les affaires de trafic d’êtres humains, la première étape consiste à inculper l’auteur pour le crime lui-même. L’étape suivante consiste à l’inculper pour le blanchiment des produits de ce crime. El-Terai précise que le blanchiment d'argent concerne l'acte en lui-même, et non le montant des sommes impliquées. Tout fonds provenant d'une activité criminelle, aussi modeste soit-il, utilisé par l'accusé dans une transaction commerciale visant à rompre le lien entre lui-même et cet argent, constitue un acte de blanchiment d'argent.

Qui est Abu Sultan?

Image: La mère et la sœur de Kamel Hamida
La mère et la sœur de Kamel Hamida

Lorsque El-Mutawakel a coulé, Kamel Hamida et les jeunes hommes de son village ont disparu. La mère de Kamel nous raconte: "Quand le bateau a coulé, je devais agir. J’ai cherché le numéro privé d’Abu Sultan. Je l’ai obtenu auprès de personnes qui travaillaient avec lui et je l’ai appelé personnellement après l’accident. Il a répondu lui-même et je lui ai dit que je voulais savoir si mon fils, qui se trouvait à bord du bateau, était vivant ou non. Il m’a dit qu’il ne s’était pas noyé et qu’il allait bien. Et pour me le prouver, il m’a donné le nom complet de mon fils, qu’il avait noté".

La mère de Kamel Hamida ignorait peut-être que le mystérieux personnage “Abu Sultan” se cachait derrière plusieurs pseudonymes sur Facebook ainsi qu’une multitude de numéros de téléphone libyens. Les intermédiaires d’Abu Sultan ont fourni aux autorités égyptiennes plus de quatre numéros libyens différents.

Sur Facebook également, de nombreux numéros de téléphone sont attribués à Abu Sultan. Nous avons obtenu le numéro d’une ligne par satelite "Thuraya", qui lui appartiendrait effectivement, et avons essayé de l'appeler. Mais personne n'a répondu et nous n'avons, à ce jour, reçu aucun rappel.

Eid Abdulsalam, dont deux fils ont émigré en Libye de la même manière, nous a expliqué qu’Abu Sultan est une figure inconnue qui utilise Internet pour persuader des enfants de quitter leur foyer. Lorsque des accusations émergent selon lesquelles Abu Sultan mentirait, des vidéos montrant les jeunes migrants après leur arrivée apparaissent sur Facebook afin de rassurer leurs familles. Vient ensuite l’étape suivante, selon Eid: les passeurs en Libye retiennent les enfants captifs et menacent de les tuer si leurs familles ne paient pas.

Abu Sultan reste un mystère pour les migrants. Cachant son identité derrière un pseudonyme, il n’est connu que d’un nombre restreint de trafiquants proches de lui dans l’est de la Libye. Le mystère qui l’entoure, associé à sa forte présence sur les réseaux sociaux, a permis à d’autres trafiquants de se faire passer pour Abu Sultan afin d’attirer le plus grand nombre possible de migrants.

Des pages et des publications Facebook sont apparues sous des noms tels que "Abu Sultan l’original", "Le véritable Abu Sultan", "Mohamed Mohamed Abu Sultan" et bien d’autres encore. La légende d’Abu Sultan s’est répandue parmi les candidats à la migration grâce à des vidéos publiées sur de nombreuses pages, montrant des bateaux de migrants clandestins atteignant l’Europe, ou des migrants rendant hommage à l’aide qu’il leur aurait apportée pour atteindre l’Europe en sécurité.

Ibrahim Soliman, le marchand de légumes, gérait l’une des célèbres pages Facebook d’Abu Sultan, qui apparaissait sous le nom de "Mohamed Mohamed". On y trouvait des publications sur les périples des migrants, signées par Abu Sultan. Tout le monde savait parmi les migrants que "Mohamed Mohamed" était en réalité le compte personnel d’Abu Sultan.

Deux jours après la noyade de Kamel Hamida à bord du bateau El-Mutawakel, le compte Mohamed Mohamed a publié un message dans lequel il se justifiait et affirmait ne pas être responsable du naufrage. Il indiquait que les garçons avaient voyagé avec le consentement de leurs familles et qu’ils n’avaient été autorisés à partir qu’après l’accord de leurs pères. La famille était donc, selon cette version, responsable des choix et du destin de ses enfants. En réponse à ce message, une personne se présentant sous le nom d’Abu Karim a écrit: "Vous êtes un menteur. Mon fils a été kidnappé et forcé à partir par vos agents égyptiens, qui attirent des mineurs en leur présentant l’Europe comme un paradis. Ils leur font un lavage de cerveau, les séduisent, puis exigent une rançon. Je les ai tous contactés, mais ils ont refusé de le ramener et lui ont pris son téléphone".

Nous avons contacté le compte d’Abu Karim, dont le propriétaire nous a expliqué que son fils de seize ans, Karim Ibrahim, s'était rendu en Libye à leur insu par l'intermédiaire du réseau d'Abu Sultan en Égypte. Il a qualifié Abu Sultan de "plus grand trafiquant de Libye, qui recrute des mineurs dans le gouvernorat de Sharqia par l'intermédiaire de son bras droit en Libye (Soliman) ".

Après l’arrestation d’Ibrahim Soliman, la page "Mohamed Mohamed" a disparu de Facebook. Le 14 mai 2024, la cour d’appel de Tanta a condamné M.S. Al-Kahashi, alias Abu Sultan, à la prison à perpétuité par contumace ainsi qu’à une amende de cinq millions de livres égyptiennes pour avoir mis en place et dirigé un réseau criminel de trafiquants en Égypte, blanchiment d’argent et exploitation d’enfants à des fins criminelles. La cour a également condamné le marchand de légumes Ibrahim Soliman, le vendeur d’œufs Mohamed al-Sutouhi, ainsi que 23 autres Égyptiens appartenant au réseau d’Abu Sultan, à cinq ans de prison et à une amende d’un million de livres pour les mêmes accusations.

Malgré cette décision, le réseau Abu Sultan continue d'opérer entre la Libye et l'Égypte.

Le compte Facebook de Mohamed Mohamed
Le compte Facebook de Mohamed Mohamed
Le compte Facebook de Mohamed Mohamed
Le compte Facebook de Mohamed Mohamed
Le compte Facebook de Mohamed Mohamed
Le compte Facebook de Mohamed Mohamed

Le réseau est toujours actif

Image: Le frère d'Abu Sultan (A. S. Al-Khashi)
Le frère d'Abu Sultan (A. S. Al-Khashi)

Environ deux mois après le naufrage du bateau El-Mutawakel et la disparition de Kamel Hamida, Abu Sultan a offert à sa nièce un 4x4. La page Facebook d'une boutique de cadeaux nous a menés à cette publication, partagée par le frère d'Abu Sultan (A. S. Al-Kahashi).

Nous avons intensifié nos recherches inversées sur A. S. Al-Kahashi et découvert une vidéo publiée sur une page intitulée "Tobruk Real Estate", supprimée peu après. Dans cette vidéo, A. S. Al-Kahashi apparaît en personne à bord d’une embarcation utilisée pour le transport clandestin de migrants, en train de l’inspecter avant son départ. Notre source locale à Tobrouk nous indique que ce bateau a quitté Tobrouk en avril 2025, sous la direction de M. S. Al-Kahashi et sous la supervision de son frère.

Selon ses pages personnelles Facebook et TikTok, le frère d'Abu Sultan est propriétaire d'un concessionnaire automobile. Parallèlement il publie des vidéos où il apparaît en uniforme des forces spéciales de l'armée libyenne à Tobrouk. Dans l'une de ces vidéos, il se trouve à l'intérieur d'un camp de l'armée libyenne à Tobrouk aux côtés de son frère Abu Sultan et de plusieurs commandants de l'armée, dont N.B.J. Il est frappant de constater que trois des vidéos publiées par le frère d'Abu Sultan (A. S. Al-Kahashi) le montrent participant à des opérations visant la migration clandestine. L'une d'entre elles a été tournée à peu près au même moment que la vidéo dans laquelle Al-Kahashi apparaît en civil, dirigeant un bateau de migrants clandestins et supervisant son départ en secret depuis la Libye.

En avril 2025, la page Facebook "Mohamed Abu Sultan Italy Travels" a été remise en ligne. Des enquêtes judiciaires égyptiennes ont établi qu’Ibrahim Soliman gérait cette page pour le compte d’Abu Sultan sous le pseudonyme "Mohamed Mohamed", et qu’elle faisait partie des pages Facebook qu’il utilisait pour attirer des candidats à la migration. La page a publié plusieurs nouveaux messages en 2025, notamment un message annonçant que l’un de leurs bateaux avait atteint sa destination avec succès le 8 juin 2025. Cinq jours plus tard, une vidéo montrant un voyage de migration clandestine, semblant elle aussi être arrivée en Europe avec succès, a également été publiée.

L'administrateur de la page a fourni, dans la vidéo, un numéro de téléphone égyptien permettant aux personnes souhaitant émigrer de le contacter.
Nous avons soumis ce numéro au programme Truecaller, qui permet d’identifier les noms associés à certains numéros de téléphone, et le nom "Mohamed Abu Sultan" est apparu. Un autre programme a affiché le même nom. Mais un programme plus précis, retraçant les noms associés à ce numéro depuis sa mise en service, a révélé plusieurs noms liés au propriétaire de cette ligne, notamment "Abu Sultan", "agent libyen en Italie" et "Mohamed Sultan, trafiquant".


La publication dit : “Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu, le Très-Haut. Que Dieu leur accorde sa miséricorde et leur pardon; mon Seigneur est capable de toute chose”
La publication dit : “Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu, le Très-Haut. Que Dieu leur accorde sa miséricorde et leur pardon; mon Seigneur est capable de toute chose”.

Le 24 juillet 2025, un autre bateau appartenant au réseau d'Abu Sultan a pris la mer à l'est de Tobrouk, mais a coulé avant même de sortir des eaux libyennes. Un journal égyptien a publié sur son site un article indiquant le nombre de victimes égyptiennes qui se trouvaient à bord. Nous avons remarqué que le frère d'Abu Sultan avait posté un commentaire sur cet article, présentant ses condoléances aux familles des disparus et priant pour eux. Il a conclu son commentaire en disant: "Mon Seigneur est capable de toute chose".

Mohamed Ibrahim, l’un des migrants égyptiens ayant rejoint l’Europe via le réseau d’Abu Sultan, a réussi à atteindre la Grèce, où il attend actuellement qu’une décision concernant sa demande d’asile soit prise. Il nous a confié que deux personnes originaires de Sharqia qu’il connaissait s’étaient rendues en Libye par l’intermédiaire du réseau d’Abu Sultan et figuraient parmi les 81 migrants, dont 79 Égyptiens, morts noyés lorsque l’embarcation a sombré avant même d’avoir quitté les eaux libyennes. Selon Ibrahim, le réseau d’Abu Sultan continue d’opérer en Égypte malgré l’arrestation de nombreux membres. Son témoignage est d’autant plus important, car il suit de près les activités du réseau, de nombreuses connaissances, proches et amis, l’ayant sollicité afin d’emprunter la même route pour rejoindre l’Europe.

À la poursuite des chimères

Image: Kamel Mohamed Hamida
Kamel Mohamed Hamida

Deux ans se sont désormais écoulés depuis le naufrage du bateau de migrants El-Mutawakel, à bord duquel se trouvaient Kamel Hamida et ses compagnons. Les autorités grecques estiment que tous les passagers, à l’exception de 104 survivants parmi les 700 personnes présentes à bord, s'étaient noyés. Malgré cela, la mère de Kamel, Amal Shehata, continue d'espérer que son fils soit encore en vie, grâce aux contacts qu'elle dit entretenir avec Abu Sultan.

Lorsque nous avons rencontré Amal, le 17 juin 2025, chez elle à Mashtoul al-Souq, dans le gouvernorat de Sharqia, elle nous a affirmé que Kamel était toujours en vie. Sa conviction repose sur un appel qu’elle dit avoir reçu d’Abu Sultan, qui lui a assuré que Kamel faisait partie des survivants, mais aussi sur un signe qu’elle affirme avoir reçu. "J'ai rêvé de mon fils à trois reprises", raconte-t-elle. "Il est venu vers moi et m'a dit: “Maman, je suis là et je reviens”. Que Dieu me le ramène sain et sauf. Mais je ne veux plus que quiconque vive cela, car beaucoup de personnes font toujours ce voyage... rien n'a changé. Les trafiquants ont été arrêtés pendant un temps, mais ils ont ensuite repris leurs activités".

Le lendemain, le 18 juin, nous nous sommes rendus à Borg Meghizeal à Metoubes, dans le gouvernorat de Kafr El Sheikh, où quatre intermédiaires du réseau d’Abu Sultan ont été condamnés pour appartenance à un réseau criminel spécialisé dans le trafic d’êtres humains et le blanchiment d’argent. Là, dans ce village qui était l’un des principaux centres utilisés par Abu Sultan pour coordonner le reste de son réseau, nous avons rencontré un pêcheur local. Celui-ci nous a affirmé que le réseau opérait toujours entre la Libye et l’Égypte, et que la veille, l’un de ses agents avait conduit 15 garçons, tous âgés de moins de 14 ans, à bord d’un minibus vers la Libye, avant de poursuivre leur voyage vers l’Europe.

BetEntre le 1er janvier et le 16 juillet 2025,

33,116

migrants ont rejoint l'Italie par la mer,

dont

29,610

ont embarqué depuis les côtes libyennes,soit une augmentation de

%66.6

par rapport à la même période en 2024.

Une vue d'ensemble de l'augmentation de la migration clandestine en provenance de l'est de la Libye apporte des preuves supplémentaires du fait que les réseaux de passeurs opèrent à un rythme plus soutenu que les années précédentes. Au 16 juillet 2025, 33 116 migrants étaient arrivés en Italie par voie maritime, soit une augmentation de 8,4 % par rapport à la même période en 2024. Parmi eux, 29 610 migrants avaient embarqué depuis les côtes libyennes, soit une augmentation de 66,6 % par rapport aux chiffres de 2024.

En juillet 2025, le nombre de migrants arrivant en Grèce depuis l'est de la Libye continuait d'augmenter, avec une hausse de 174 % enregistrée depuis le début de l'année par rapport à 2024. Cette route partant de l'est de la Libye a conduit Frontex à signaler qu'un nouveau corridor entre la Libye et l'île grecque de Crète était à l'origine de la majorité des migrations clandestines en provenance de la Méditerranée orientale au cours du premier semestre 2025.

Dr. Ayman Zahri, chercheur spécialisé dans les politiques migratoires et membre du Conseil national des droits de l'homme en Égypte, estime que ce trafic perdure car il s'agit d'un crime transfrontalier faisant partie d’un réseau mondial, à l'instar du trafic de drogue. Selon lui, il est orchestré par des gangs et des réseaux internationaux contrôlés par une "mafia" qui exploitent ce commerce extrêmement lucratif.

Zahri, qui est membre d'une commission gouvernementale chargée de lutter contre la migration clandestine et le trafic d’êtres humains en Égypte, explique que le problème réside également dans le fait que les réseaux de passeurs entretiennent des contacts directs avec les migrants dans les villages. Ces intermédiaires et agents sont parfois issus des familles mêmes des futures victimes de ce trafic. Ils leur font croire que la traversée est simple et sans danger, ce qui contribue à perpétuer ce commerce criminel.

À ce jour, Abu Sultan est toujours en fuite et ses intermédiaires et agents continuent d'opérer entre l'Égypte et la Libye. Selon l'une de nos sources en Libye, Abu Sultan reste "le parrain de la migration" à Tobrouk.

Droit de réponse

Nous avons transmis nos conclusions au Commandement général de l’armée libyenne, en lui demandant si M.S. Al-Kahashi et son frère A.S. – qui servent dans ses rangs – avaient fait l’objet d’une enquête pour leur implication dans des affaires de migration clandestine, mais nous n’avons toujours pas reçu de réponse.

Le 5 novembre 2025, nous avons contacté le général Khalid al-Mahjoub, directeur du département de l'orientation morale au sein du commandement général des forces armées arabes libyennes, pour lui demander de réagir à notre enquête. Il nous a demandé d’envoyer une lettre officielle, ce que nous avons fait, mais nous n’avons reçu aucune réponse pendant un mois. Le 7 décembre 2025, nous lui avons écrit à nouveau en lui adressant des questions directes concernant l’implication du bataillon 20/20 et de certains de ses membres dans le trafic d’êtres humains. Il n’a pas répondu et nous a demandé de renvoyer la même lettre. Malgré nos multiples tentatives, le général al-Mahjoub n’avait toujours pas donné suite à nos sollicitations.

Nous avons également envoyé un message à A.S. Al-Khashi via son compte Facebook officiel. Il a d'abord répondu en nous demandant qui nous étions, mais lorsqu’il a été confronté à des informations concernant son implication et celle de son frère dans le trafic d'êtres humains dans l'est de la Libye, il n'a pas répondu.

* Un pseudonyme. Arij détient les noms complets de tous les passeurs mentionnés dans cette enquête.

Cette enquête a été réalisée avec le soutien d'Arij.

Cette enquête a été publiée en arabe sur les sites web suivants:
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